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Dustin Hoffman (ici dans Le Lauréat) fait partie des nombreuses stars hollywoodiennes récemment accusées de harcèlement sexuel. © Sunset Boulevard

Comment les PME font face au harcèlement sexuel

En Suisse, environ une femme sur trois est victime d’une situation de harcèlement sexuel au travail. Des programmes de prévention existent.

# balancetonporc, #metoo. Depuis des semaines, ces hashtags fleurissent sur Facebook et Twitter pour accompagner les témoignages de harcèlement sexuel, qui viennent en écho aux plaintes déposées contre le producteur hollywoodien Harvey Weinstein, et des dizaines d’autres célébrités dont les abus sont dévoilés au grand jour.

Ces révélations médiatiques ternissent l’image de nos stars de cinéma préférées, comme Dustin Hoffman, John Travolta ou encore Kevin Spacey. Mais elles ne concernent pas que les célébrités: en Suisse romande, le harcèlement sexuel fait partie du quotidien. Selon une étude réalisée par la Confédération en 2007, près de 30% des femmes et 10% des hommes ont subi du harcèlement sexuel sur leur lieu de travail au moins une fois dans leur vie.

Rares condamnations

Au syndicat Unia, depuis l’affaire Weinstein, les plaintes sont en augmentation, explique à Berne Corinne Schärer, membre de la direction chargée de ce dossier. «D’ordinaire, nous avons plusieurs cas par année, dans chaque canton, relève-t-elle. On sent une accélération ces dernières semaines. Non pas parce qu’il y a plus de harcèlement, mais parce que les articles sur le sujet poussent les femmes à parler.»

Dans une brochure éditée par le Secrétariat d’Etat à l’économie, le harcèlement sexuel est défini très concrètement par une liste d’exemples, qui vont de «remarques scabreuses ou embarrassantes sur l’apparence physique» aux «agressions sexuelles et viols», en passant par des «plaisanteries sur l’orientation sexuelle», «l’exposition de matériel pornographique», ainsi que des contacts physiques non désirés.

Un faisceau de preuves concordantes peut suffire, mais elles sont difficiles à réunir

Employée au sein d’une petite entreprise genevoise, Sylvie, un prénom d’emprunt, a subi il y a plusieurs années un harcèlement qui l’a traumatisée. Cela a commencé par des invitations à des soirées, puis des allusions à des actes sexuels. «Face au refus de cette personne, raconte un représentant syndical informé de la situation, cet homme a carrément lancé des menaces et des intimidations.» Sylvie a fini par se plaindre à la direction. Qui, pour toute réponse, l’a licenciée. Une injustice qui n’est pas si rare.

En Suisse, le harcèlement sexuel est illégal et réprimé par la loi. «Mais c’est la victime qui supporte le fardeau de la preuve, indique Colette Fry, directrice du Bureau de la promotion de l’égalité entre femmes et hommes et de prévention des violences domestiques (BPEV) du canton de Genève. En l’absence de témoins directs, un faisceau de preuves concordantes peut suffire, mais elles sont parfois difficiles à réunir.» C’est pourquoi les condamnations sont rares. D’autant que dans beaucoup de cas, les femmes n’osent pas s’exprimer sur ce qu’elles ont vécu.

Comme les autres structures, les PME sont très souvent exposées à ce type de problèmes. Mais bien souvent, ils n’apparaissent pas au grand jour: dans de petites équipes, les victimes craignent d’être stigmatisées, jugées, ou même licenciées si elles parlent. C’est pourquoi quand elles se décident à témoigner, en général, elles ont entre-temps changé d’employeur et dénoncent en fait leurs anciens collègues, confie Corinne Schärer.

Dans ces situations, l’affaire va rarement jusqu’au tribunal, ajoute cette spécialiste. Cela se résout souvent au sein de commissions cantonales, instituées par la Loi sur l’égalité. Les victimes peuvent recevoir une compensation financière de leur ancien employeur, à titre de «réparation». Une somme qui ne suffit souvent pas à la victime pour oublier ce qu’elle a vécu. Et de son côté, l’entreprise regrette d’avoir perdu un bon élément.

Projet pilote pour les PME à Genève

Car pour les patrons, la situation est souvent délicate, comme en témoigne la question d’un chef d’entreprise romand sur un site spécialisé: «Un de mes employés envoie régulièrement par courrier électronique des plaisanteries sur les blondes à tout le personnel. Personne ne s’en est encore plaint directement, mais je sais par des rumeurs que certains sont mal à l’aise, aussi bien des hommes que des femmes. Dois-je intervenir?» Réponse des experts: «Ces courriels répétés créent un climat de travail hostile et sont constitutifs de harcèlement sexuel interdit par la loi sur l’égalité. Cette dernière, ainsi que la loi sur le travail […] vous font l’obligation d’intervenir.»

«En Suisse, nous avons les outils juridiques en matière de harcèlement sexuel au travail, estime Colette Fry. Mais il y a un important travail de sensibilisation à faire, afin d’informer les entreprises de ce qu’elles peuvent mettre en place.» Genève n’a pas attendu pour s’y mettre, puisque le BPEV a lancé l’année dernière le projet pilote «PME Action +», auquel participent déjà 56 PME, parmi lesquelles des ONG, des établissements hôteliers, mais aussi des EMS. Le programme, qui dure jusqu’en 2019, est délivré par l’Institut romand sur les rapports de genre, le 2e Observatoire. «Nous donnons un cours d’une journée sur ce thème aux dirigeants de la PME, et une formation de deux heures à tout le personnel, souligne Véronique Ducret, cofondatrice du 2e Observatoire. Puis nous les accompagnons dans l’élaboration d’une procédure sur le harcèlement sexuel.» Son conseil à une personne harcelée? «En parler à des alliés au sein de l’entreprise ou se plaindre à la direction.» Et pour l’employeur? «Sanctionner le harceleur», répond-elle du tac au tac.

Même si les PME font preuve de plus en plus de volontarisme en la matière, le chemin reste long, déplore Corinne Schärer, à l’Unia. «Il y a encore beaucoup de travail. C’est pourquoi il est important que les employeurs agissent en amont, afin de changer la culture dans l’entreprise. Pour moi, parler du harcèlement sexuel devrait être systématique à chaque arrivée d’un nouvel employé. De même que la mise en place d’une personne de référence sur le sujet, à l’interne ou à l’externe, qui peut intervenir en cas de problème.»


«J’ai été soutenue par ma hiérarchie»

Il y a cinq ans, Julie (prénom d'emprunt) a subi des propos déplacés de la
part d’un collègue de travail. Son malaise a été perçu par la direction, qui a pris les mesures adéquates. Ce qui a permis à la jeune femme de se relever.

«J’avais déjà croisé plusieurs fois cet homme dans les couloirs de l’entreprise. Une fois, je passais devant lui et il avait ouvertement dit, devant tout le monde: «Qu’est-ce que j’aime ton cul…» Tout le monde avait ri. Moi, j’étais sidérée, j’ai continué à marcher sans réagir puis j’ai fini par oublier cette histoire. Aujourd’hui, je lui aurais dit que ce qu’il venait de dire était inadmissible, mais à l’époque je n’ai pas pu réagir.

Quelque temps plus tard, je me suis retrouvée à devoir travailler en équipe avec ce même technicien. Dans l’entreprise, il avait la réputation de quelqu’un de doué. Je me suis installée à mon poste. J’étais au téléphone avec un client, et il était en face de moi. Il s’est mis à me dire des trucs totalement déplacés: «Approche tes lèvres du téléphone, vas-y, je voudrais les sentir…» J’étais coincée, je ne pouvais pas réagir parce que j’étais au téléphone. J’ai terminé la conversation et je suis sortie sans même lui faire une réflexion. Je me sentais extrêmement mal. Coupable, aussi. Je me suis demandé ce que j’avais pu faire pour provoquer ça, j’ai regardé comment j’étais habillée…

J’ai quand même eu le réflexe d’aller dans le bureau général des techniciens et je leur ai glissé que leur collègue m’avait dit des choses glauques. Ils m’ont dit que c’étaient des blagues… Donc je me suis dit que j’allais gérer ça toute seule. Mais en voyant mon état, ils ont alerté leur supérieur, qui m’a demandé de venir dans son bureau et de tout lui expliquer. J’ai minimisé la situation, mais lui a eu des mots très forts. Il a dit que ce comportement était inacceptable, que c’était grave, et que cela n’avait rien à voir avec moi.

La semaine suivante, j’avais une séance de direction et là, tous les membres de l’équipe – tous des hommes – ont déclaré que j’avais tout leur soutien. Cela m’a énormément soulagée et touchée de me sentir entourée. Jamais on n’a mis ma parole en doute. Ils ont eu une grande intelligence et une grande sensibilité. Mon collègue a reçu un blâme et n’a plus retravaillé avec des femmes pendant longtemps. Quant à moi, le fait d’avoir été entendue a suffi à me sentir légitime. J’ai pu passer l’éponge et continuer à travailler. Et quand je recroise ce collègue, je n’ai pas peur.»


A lire pour en savoir plus

seco.admin.ch: le site du Secrétariat d’Etat à l’économie offre une brochure très complète et mise à jour sur le harcèlement sexuel au travail, en rappelant la loi et en donnant des conseils précis pour réagir si cela se passe dans votre entreprise.

non-c-non.ch: site développé par l’Unia et le 2e Observatoire qui renseigne les victimes, les collègues, mais aussi les patrons en cas de harcèlement sexuel
au travail.

ladragueautravail.ch: c’est à l’internaute de dire si la situation décrite sous forme de BD est correcte ou s’il s’agit
de harcèlement.

egalite.ch: adresses et interlocuteurs dans les Bureaux romands de l’égalité.

leg.ch: site consacré à la loi sur l’égalité.