De la réception de l’hôtel Mirador Resort & Spa, la vue plonge dans un Léman bleu et scintillant face aux Alpes enneigées. C’est ce paysage unique qui a convaincu Hon Kwok Lung d’acquérir le cinq-étoiles des hauts de Chardonne (VD) en mars 2016. Le milliardaire (en dollars) de Hongkong, patron du groupe Citychamp Datong, n’est pas un nouveau venu en Suisse. Il y avait acquis quelques années plus tôt deux marques horlogères, Eterna et Corum. Ces trois entreprises s’insèrent dans le portefeuille de la société chinoise, qui se partage entre la joaillerie et l’immobilier de luxe. 

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Plutôt que d’installer des gens de son groupe à la tête de ces acquisitions helvétiques, le self-made-man a préféré faire confiance à des professionnels locaux, à commencer par Yvette Thüring au Mirador et Jérôme Biard chez Corum. A eux de prouver qu’il est possible de faire briller des fleurons helvétiques passés en mains chinoises. Ces expériences se retrouvent à d’autres échelles, notamment chez Syngenta (en voie d’être racheté par ChemChina) et Swissport (détenu par le fonds d’investissement chinois HNA). Mais transposées à la taille de PME, elles reposent encore plus sur la qualité des individus.

Deux banques chinoises à Zurich

Et qu’est-ce qui frappe en premier les managers suisses travaillant en Suisse pour des Chinois? Des différences culturelles avant tout. Des règles de comportement, des manières de s’exprimer. «Il est nécessaire de consacrer un effort important à comprendre leur mentalité et leur culture», fait remarquer Yvette Thüring. Qui précise, immédiatement: «Il faut être toujours soft afin de permettre à chaque partie de sauver la face. L’approche occidentale des rapports de travail est plus directe que celle des Chinois. Nous prenons plus de risque qu’eux à nous lancer dans des confrontations.»

Dans ce contexte, chacun doit se montrer diplomate. «Mieux vaut éviter de répondre du tac au tac ou de se lancer immédiatement dans des explications. La clé, c’est de savoir attendre le bon moment», complète Jérôme Biard. Et d’insister, tout comme Yvette Thüring, sur la nécessité de se montrer «transparent» afin de «ne pas laisser planer le doute». Car les Chinois aiment aussi, et c’est assez naturel, «avoir le sentiment de garder la maîtrise de la situation».

Corum, Mirador, deux entités du même groupe: n’est-on pas en train de confondre un choc de cultures avec une simple adaptation à une culture d’entreprise? Certainement pas, si l’on se réfère aux témoignages de deux banquiers suisses, issus de la meilleure tradition de la gestion de fortune zurichoise, devenus depuis quelques mois membres de la direction des deux banques chinoises à avoir ouvert des filiales sur les rives de la Limmat. «L’entreprise chinoise est très hiérarchique. Le patron a toujours raison», souligne Claudio Pfammatter, responsable de la conformité de l’Industrial and Commercial Bank of China (ICBC), un établissement de seize personnes qui a ouvert ses portes au début de cette année.

«Les entreprises chinoises fonctionnent sur un mode beaucoup plus centralisé que les nôtres», corrobore Holger Demuth, directeur financier de la filiale suisse de China Construction Bank (CCB), qui fait déjà presque figure d’«ancien» dans le secteur avec près de deux ans d’expérience… Ce qui ne veut pas dire que les cadres helvétiques n’ont pas leur mot à dire. «Les Chinois viennent chez nous pour apprendre de nos expériences et pour comprendre notre fonctionnement. Ils sont très ouverts et curieux, mais pas toujours très bien informés lorsqu’ils arrivent», poursuit le dirigeant de la CCB.

Un grand respect des seniors

Et si les entreprises chinoises montrent un fonctionnement un peu vieillot, certains aspects «vintage» sont plutôt bien perçus par les cadres helvétiques. D’abord, leurs patrons sont «très conscients de la valeur de chacun» et accordent une grande confiance à leurs collaborateurs. Ils affichent aussi un grand respect pour l’âge, ce qui tranche avec les pratiques de maintes entreprises occidentales. «Dans les banques suisses, lorsque vous atteignez 50 ans, on cherche à vous pousser vers la sortie. C’est tout le contraire auprès d’une banque chinoise, où l’on valorise, au contraire, votre expérience», explique Claudio Pfammatter.

La principale difficulté vient surtout d’une certaine méconnaissance des pratiques des uns et des autres. Les cadres suisses ne connaissent souvent que superficiellement la Chine, à la suite de quelques voyages privés ou professionnels effectués sur place. Sont encore rares ceux qui ont exercé des fonctions dirigeantes avant de revenir au pays! Quant aux Chinois, de grandes différences se manifestent selon l’âge et la carrière. Les anciens sont souvent des expatriés de longue date, généralement à Londres ou en Allemagne, et sont déjà au fait des manières européennes et américaines. En revanche, «le choc culturel est souvent plus prononcé chez les juniors, pour qui un poste en Suisse représente souvent la première opportunité de sortir de leur pays», poursuit Claudio Pfammatter.

Il faut toujours être soft afin que chacun puisse sauver la face.

Yvette Thüring, directrice du Mirador Resort & Spa

Tous insistent néanmoins sur un point: l’importance de l’ouverture à la culture de l’autre. C’est particulièrement le cas dans les deux banques chinoises installées à Zurich, dont la majorité du personnel vient de Chine, ou est d’origine chinoise même si elle a déjà fait carrière dans d’autres entreprises en Europe. «Il faut éviter le fossé culturel», insiste Holger Demuth. Un effort d’autant plus nécessaire que les nouveaux arrivants en provenance de la République populaire sont souvent «très centrés sur leur culture» et peinent, dans un premier temps et malgré toute leur bonne volonté, à prendre la mesure des différences.

Aussi, dans ces entreprises, on prend soin d’organiser maintes activités destinées à resserrer les liens entre Suisses et Chinois, surmonter les différences et permettre aux uns d’apprendre des autres. CCB, qui a le plus d’ancienneté en la matière, a ainsi organisé plusieurs repas en commun, et des excursions. ICBC, qui vient de démarrer ses activités, n’en est pas encore là, mais favorise le fait que ses employés des deux origines prennent la pause de midi en commun. «Nous essayons d’être comme une famille», soutient Claudio Pfammatter. «Les Chinois montrent beaucoup de curiosité envers notre culture. Ils aiment être conviés à manger des plats typiques comme la raclette ou le papet vaudois. Ils ne les apprécient pas forcément, mais sont très sensibles au fait d’être associés à notre vie sociale et à nos coutumes», détaille Jérôme Biard. 

L’obstacle linguistique

Le principal obstacle est évidemment la langue. Les Chinois qui viennent en Suisse parlent généralement ni le français ni l’allemand. Quant aux Suisses, c’est vraiment par exception qu’ils sont capables d’exprimer plus de quelques mots en mandarin. Dans les deux banques chinoises en Suisse, la langue de travail est donc l’anglais, mais un gros effort de traduction, et surtout d’interprétation, est nécessaire, qui repose sur les employés chinois installés de longue date en Suisse ou ailleurs en Europe et qui maîtrisent par conséquent mieux les langues ainsi que les codes culturels de chacun.

Mais ce n’est pas toujours le cas. Quand Hon Kwok Lung se rend en Suisse, c’est avec l’aide d’interprètes de confiance qu’il s’adresse à ses cadres. Un filtre avec lequel ses dirigeants locaux se sont habitués, mais «qui rend un petit peu plus difficile à être sûr de bien se comprendre», observe Jérôme Biard. Il faudra encore du temps avant que le fossé culturel ne soit comblé.
 


Dix conseils essentiels

Travailler en Suisse avec des supérieurs chinois requiert l’observation de quelques règles de comportement qui, appliquées, évitent maints quiproquos pouvant se transformer en difficultés insolubles.
Voici les dix principales:

  1. Le patron a toujours raison, c’est la première règle
  2. Toujours se montrer diplomate
  3. Témoigner du respect pour chacun
  4. Ne pas répondre du tac au tac, attendre le bon moment pour expliquer
  5. Se montrer transparent
  6. Etre naturel
  7. Etre humble
  8. Pas de snobisme
  9. Eviter le fossé culturel
  10. Partager notre culture