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Bill Gates en 1985. Le cofondateur de Microsoft n’hésite pas à déclarer qu’il doit aussi sa fortune au fait d’avoir été au bon endroit au bon moment. © D.Feingold/Getty Images

Le succès, affaire de chance ou de talent?

Les gens riches et célèbres ont-ils plus de talent ou de mérite que les autres? Non, répondent deux chercheurs italiens: ils sont plus chanceux.

Les personnes qui ont du succès ne sont pas les plus talentueuses, ni les plus intelligentes, ni les plus travailleuses. C’est ce qu’affirme une étude publiée l’an dernier dans le magazine Technology Review du Massachusetts Institute of Technology, à Cambridge, aux Etats-Unis. Les auteurs, Andrea Rapisarda et Alessandro Pluchino, physiciens à l’Université de Catane, en Sicile, ont utilisé une simulation informatique pour le démontrer.

Les chercheurs ont modélisé un nombre N d’individus en attribuant à chacun un certain degré d’intelligence, de talent et de capacité de travail, un peu comme dans un jeu vidéo où vous pouvez créer des personnages en paramétrant leurs particularités. Après intégration d’un facteur aléatoire (la «chance») responsable d’événements favorables ou défavorables pour la situation sociale et financière des individus, le modèle informatique a simulé quarante ans de travail et d’accumulation de capital.

Le «paradigme méritocratique»

L’étude entendait déterminer quelle était la part de vérité dans ce que les chercheurs appellent le «paradigme méritocratique» des sociétés occidentales, selon lequel le succès s’explique principalement par le talent, l’intelligence, les efforts, la prise de risques, la persévérance, etc. Interrogé, Andrea Rapisarda ne nie pas que des qualités intrinsèques puissent rendre riche ou célèbre. «Mais il est assez courant de sous-estimer l’importance des facteurs extérieurs dans la réussite personnelle.»

Andrea Rapisarda et Alessandro Pluchino se sont d’abord intéressés à la répartition des richesses, qui est, comme chacun le sait, très inégale. Elle suit en effet un schéma connu sous le nom de principe de Pareto, avec un petit nombre de nantis (20%) et un grand nombre de pauvres (80%). Même s’il est facile d’admettre que les dons naturels et le travail acharné sont des ingrédients du succès, il y a trop peu de gens fortunés pour accréditer l’hypothèse selon laquelle il suffirait d’être doué ou de faire des efforts pour réussir dans la vie.

Le modèle informatique des deux chercheurs italiens confirme la réalité du principe oligarchique de Pareto puisque, à l’issue de l’expérience, on retrouve 20% de riches et 80% de pauvres. Mais les mieux lotis ne sont pas plus doués ni plus intelligents que les autres. Ils ont tout simplement été gratifiés par la chance d’un plus grand nombre de circonstances favorables. «Le succès maximal ne coïncide jamais avec le talent maximal», affirme Andrea Rapisarda. Selon lui, les personnes les plus talentueuses n’atteignent presque jamais le sommet de la pyramide sociale; elles sont dépassées par des individus «moins bons, mais notablement plus chanceux».

Le rôle limité de l’intelligence

Avant cette étude intitulée «Talent vs Luck: the role of randomness in success and failure», une quantité d’auteurs avaient déjà examiné la corrélation entre la chance et le succès – qu’il soit financier, commercial, sportif ou artistique. Citons le statisticien Nassim N. Taleb, le stratège en investissement Michael Mauboussin ou l’économiste Robert H. Frank. Ce dernier a démontré, en utilisant lui aussi une simulation informatique, que le facteur chance l’emportait sur les capacités et l’acharnement au travail.

Le succès maximal ne coïncide jamais avec le talent maximal.

Andrea Rapisarda, Physicien et chercheur, Université de Catane

Globalement, il ressort de ces divers travaux que le rôle de la chance est généralement sous-estimé par les gens qui réussissent. Les chercheurs parlent de «biais rétrospectif», c’est-à-dire que l’être humain s’attribue volontiers le mérite de ses résultats lorsqu’il les contemple avec le recul. Fondée ou non, cette autocongratulation fait du bien à l’ego, et c’est pourquoi elle est si banale. Inversement, il semble que l’on soit enclin à surestimer l’impact de la malchance lorsque les choses vont de travers. Professeure assistante à l’école hôtelière Les Roches, à Bluche (VS), où elle enseigne notamment la psychologie, le leadership et les ressources humaines, Elena Wong confirme l’existence de ce biais: «Nous avons très souvent tendance, dans la vie de tous les jours, à mal attribuer la raison de nos succès et de nos échecs.» Parce que c’est commode.

Il faut reconnaître que la chance a bon dos. Sa prétendue absence est perçue comme une injustice, et ce sentiment permet d’atténuer l’humiliation d’un fiasco. Non, tout ne tombe pas du ciel, répètent à l’envi ceux qui sont persuadés que le succès se construit. Une célèbre étude du psychologue suédois Anders Ericsson, professeur à l’Université de Floride, a démontré que la virtuosité des violonistes et des pianistes découlait davantage des longues heures de répétition auxquelles ils s’astreignaient que de leur talent. A l’âge de 20 ans, les meilleurs musiciens avaient accumulé plus de 10 000 heures de pratique, contre seulement 5000 pour les moins performants.

Et la résilience?

Le rôle de l’intelligence serait également limité. «Un point intéressant à noter est que les psychologues français Binet et Simon, qui ont conçu le test de QI voici un peu plus d’un siècle, n’avaient pas pour but d’identifier les talents, ni la réussite. Aujourd’hui, nous savons que le quotient intellectuel offre une vision restreinte de la notion de talent. Les psychologues ont identifié au fil des décennies de nombreux éléments clés qui pourraient expliquer ou prédire le succès d’une personne», relève Elena Wong.

«En fin de compte, beaucoup de facteurs aléatoires assimilés à la chance pourraient ne pas être complètement aléatoires. Certains d’entre eux sont d’ailleurs en voie d’être déchiffrés ou décodés par la recherche scientifique. L’étude du comportement humain, en particulier, parviendra peut-être à les expliquer de manière plus prosaïque», poursuit-elle. Il se pourrait ainsi que l’envie, la curiosité, l’ouverture d’esprit, l’engagement passionné sur le long terme (appelé grit en anglais) soient plus intimement liés au succès que la chance ou le QI. Les résultats des travaux de la psychologue américaine Sonja Lyubomirsky, professeure à l’Université de Californie, parlent en ce sens: le sentiment d’être heureux serait l’un des ingrédients de la réussite. A partir de là, certains n’hésitent pas à dire qu’il serait possible d’influencer la chance. Se voir proposer un travail bien payé, tomber sur quelqu’un qui s’intéresse à ce que vous faites, trouver facilement des clients dépendrait donc en partie de vos dispositions internes. Cette croyance aurait tendance à être exacerbée dans un contexte d’insécurité. Plus une personne manque de confiance intérieure, plus elle est sujette à penser qu’elle détient le pouvoir de provoquer certains événements et d’en empêcher d’autres. Les psychologues parlent de «pensée magique».

Selon un sondage réalisé sur 2067 personnes figurant parmi les 22 000 citées dans le célèbre dictionnaire biographique Who’s Who, plus de la moitié des entrepreneurs influents citent le hasard comme l’une des causes de leur réussite. Mais celle-ci tiendrait surtout à «une combinaison de travail et de capacité à surmonter les difficultés». Les femmes sont plus nombreuses que les hommes à évoquer la résilience. Peut-être est-ce dû au fait qu’elles doivent encore souvent briser le fameux «plafond de verre» pour s’élever dans la hiérarchie?

Le sondage n’apporte pas de réponse à cette question. Mais il révèle que les personnes interrogées créditent avant tout leur tempérament créateur (63%), leur intuition (57%), leur côté touche-à-tout (56%) et, enfin, leur capacité à prendre des risques (55%).


La chance selon Coluche

Il existe une quantité de livres, cours, ateliers, etc. qui visent à enseigner comment attirer la chance. Les conseils sont malheureusement souvent assez simplistes: positiver, rebondir, réseauter… et même feindre le bonheur pour susciter la sympathie des autres et la bonne fortune. Mais qu’est-ce que la chance, au fond? Le mot vient du latin cadere («choir, tomber») et competere («être en compétition, avoir l’aptitude»). Il a deux acceptions. En effet, il désigne soit un résultat heureux, soit une simple probabilité – on parle ainsi de «chances de succès». La chance, c’est la «faveur du sort», dit le Larousse. En paraphrasant Coluche, on dira que les chanceux ont l’art de gagner les concours de circonstances. La différence avec le hasard n’est pas forcément évidente et l’on confond facilement un peu les choses, la chance n’étant parfois que la conjonction d’un événement et non sa cause.

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