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Priscilla Balmer et Yvo Hählen ont décroché le concours de la Fête des vignerons. Ils ont réalisé les visuels de la manifestation. © Stéphanie Liphardt

Profession graphiste: du rêve à la réalité

Pour arriver à vivre de ce métier en Suisse, il faut beaucoup de talent, et presque autant de chance. Mais pas que. Les conseils de quatre sociétés romandes dans la branche.

«J’étais un cancre à l’école, avec des notes qui désespéraient mes parents. C’est grâce à des copains artistes avec qui j’aimais traîner que je suis devenu graphiste», confie Thomas Perrodin, l’artiste star des milieux alternatifs genevois. A notre ère des images, le métier fait rêver beaucoup de jeunes. Même ceux qui ne savent pas du tout dessiner – ce n’est, de plus, pas une condition obligatoire. En outre, être graphiste suisse, c’est presque un «passeport universel de reconnaissance» en soi pour trouver du travail partout dans le monde. Sauf en Suisse. D’après les données 2017 de l’Office fédéral de la statistique (OFS), il y aurait au total plus de 11 000 graphistes dans le pays, dont 1650 étrangers (47% de femmes et 53% d’hommes). Des chiffres qui donnent le vertige…

Pourtant, parmi cette pléthore de créatifs, 362 seulement étaient inscrits au chômage en avril 2019. Un paradoxe qui pourrait s’expliquer par le fait que la profession n’est pas protégée, et donc, chez nous, n’importe qui peut se déclarer graphiste. Si environ 200 étudiants par an sortent avec un CFC de graphiste des dix écoles cantonales d’arts appliqués, beaucoup d’autres obtiennent un titre similaire délivré par des institutions non étatiques qui pullulent en Romandie. La durée des cursus de formation dans ces écoles privées va de dix semaines à trois ans, avec des frais d’écolage variant de 4000 à plus de 40 000 francs! Les titres obtenus – certificat de graphiste, bachelor en direction artistique, designer en graphisme, etc. – ne sont généralement pas reconnus par les autorités suisses, voire par les employeurs étrangers.

Places d’apprentissage rares

Mais peu importe le diplôme obtenu, les places d’apprentissage officielles pour graphistes – 31 en 2019 pour toute la Suisse – sont très rares. Des postes salariés, encore plus. Pourtant, les visuels, comme les affiches, les logos, les caractères typographiques spéciaux, etc. sont partout. Qui donc les crée alors? Les graphistes indépendants, la plupart du temps. Leur salaire? Il est aussi flexible qu’un élastique, car le métier n’est pas regroupé dans un syndicat, ce qui fait que la tarification du travail subit les aléas du marché libre. Et ce, malgré les recommandations de l’Association professionnelle des graphistes suisses (SGD), qui préconise un montant de 4200 francs brut pour un apprenti salarié ayant terminé ses études.

«Nous recevons régulièrement des appels au secours de graphistes qui se plaignent de ne pas être payés pour leur travail, qui, de plus, est assez souvent plagié. Et pourtant, malgré le soutien juridique et diverses formations très utiles que nous leur proposons, peu d’entre eux adhèrent à notre association. Comment voulez-vous que l’on arrive à défendre efficacement l’ensemble de la profession si ses membres refusent de se regrouper?» rapporte Regula Cajacob, secrétaire de la SGD. Il faut aussi rappeler que beaucoup sont contraints de cumuler divers emplois pour pouvoir survivre.

Le marché suisse saturé

D’autres encore changent carrément de direction. Comme Irène: «Après l’obtention du CFC de graphiste, j’ai cherché du travail pendant deux ans, sans jamais rien trouver. Et pour être indépendante, je n’avais pas assez de talent. Mais ça, j’aurais aimé le savoir avant de faire ces quatre ans d’études…» Comment aurait-elle pu le savoir? En faisant une année préparatoire dans une école cantonale professionnelle en arts appliqués. Sinon, payer jusqu’à environ 16 000 francs pour faire ce «test» dans une école privée.

Mais pour Lisa-Jeanne Leuch, présidente de l’Union suisse des graphistes, c’est la saturation du marché suisse qui est le vrai problème: «Cette jeune femme n’aurait jamais pu réussir son concours d’entrée et encore moins les examens pendant quatre ans si elle n’avait pas eu de talent!» Heureusement qu’il y a aussi ceux qui réussissent en Suisse, pays dont la tradition des arts graphiques liée au développement des métiers de l’imprimerie remonte au XVe siècle, et a fait sa renommée internationale jusqu’à nos jours!


Les conseils de quatre PME romandes

Balmer Hählen «Toujours participer aux concours internationaux d’affiches»

Priscilla Balmer et Yvo Hählen font connaissance en 2008 chez un ami graphiste. D’abord amis, ils sont en couple six mois plus tard et s’installent ensemble. En 2011, les diplômés en communication visuelle et en graphisme fondent à Lausanne leur studio tout en travaillant comme salariés, elle chez Design Days et lui à l’agence Trio. A côté, ils réalisent leurs propres créations, qui sont rapidement remarquées. Puis des propositions de mandats arrivent et pour ne pas refuser ces projets qui leur plaisent, ils réduisent d’abord leur temps de travail salarié pour finalement devenir 100% indépendants en 2014. Les deux premières années, ils travaillent à la maison.

Pendant ce temps, Priscilla suit des cours en gestion d’entreprise et d’association pour comprendre le fonctionnement des institutions muséales où tout est étroitement lié à la politique. Complémentaire, le couple se partage les tâches – elle gère, et lui dessine. En 2016, Priscilla Balmer et Yvo Hählen participent au concours lancé par les organisateurs de la Fête des vignerons. Ils sont parmi les cinq sélectionnés et remportent rapidement la mise. Depuis, le couple est à l’origine du logo, des affiches et des timbres postaux de cet événement. Depuis 2017, ils ont engagé un graphiste à plein temps et offrent chaque année une place de stage de six mois.

Leur conseil: ne jamais essayer d’imposer à ses clients son propre style graphique. Toujours participer aux concours internationaux d’affiches pour se faire remarquer, et ne pas répondre aux appels d’offres locaux en cas de soupçon de copinage.

Neo Neo «Gare aux clients rencontrés sur internet!»

C’est à la HEAD que Thuy-An Hoang et Xavier Erni se rencontrent en 2006, où ils suivent tous deux le cursus en communication visuelle. Après la fin de leurs études, ils partent à Paris pour faire un stage de six mois chez des employeurs différents. En 2010, de retour à Genève, le couple crée Neo Neo, leur atelier de graphisme. Pour Thuy-An, c’était une évidence après l’expérience parisienne en agence de communication, où elle ne pouvait ni choisir ses clients, ni créer ses concepts: «La partie créative du travail de graphiste était coupée en plusieurs corps de métier – équipe marketing, communication, etc. – ce qui faisait que je ne devais travailler que sur des concepts déjà décidés par d’autres.» Idem pour Xavier qui, comme sa femme, souhaitait se concentrer sur le secteur culturel plutôt que publicitaire ou commercial, malgré le fait que les budgets y sont moins importants et les postes de graphiste quasi inexistants: «On n’avait donc pas d’autre choix que de devenir indépendants pour faire ce que l’on aimait dans une ville qui a une offre culturelle énorme.»

Pour se lancer, le couple s’installe dans un espace de travail partagé et dont la renommée les crédibilisait auprès des clients potentiels qui commençaient à affluer après leur succès aux concours, le réseautage, les premières affiches très remarquées et la création de la revue Poster Tribune.

Leur conseil: ne pas faire un travail pour des clients rencontrés uniquement sur internet et qui n’ont pas payé un acompte au préalable.

Supero «Ne jamais se laisser impressionner par le client quand il parle de prix»

En 2004, c’est sur les bancs de l’EAA de La Chaux-de-Fonds que le couple Jennifer Sunier et Samuel Perroud se forme. En 2008, après plusieurs stages à Paris et à Berlin, ils créent l’atelier Supero à Neuchâtel. «D’abord parce que c’était impossible de trouver un travail salarié de graphiste, et aussi parce que nous avions déjà quelques clients», rapporte Samuel. Pour limiter les frais, le couple vit au début dans un petit studio. Mais le succès est au rendez-vous, et les choses évoluent rapidement. «Nous avons toujours été indépendants, parce que dès nos études, on a gagné plusieurs concours dont les mandataires sont devenus nos clients. L’un d’eux a d’ailleurs eu la générosité de nous citer pendant une manifestation, ce qui nous a donné encore plus de visibilité», témoigne Jennifer.

Concernant la stratégie commerciale, le couple souligne toujours négocier ses tarifs, sans pour autant les brader: «Cela décrédibiliserait notre savoir et notre travail», souligne Jennifer, en rajoutant que, pour être indépendant, il faut se faire confiance sans trop se poser de questions.

Leur conseil: pendant ses études dans les écoles d’art, participer à des concours pour gagner de l’argent, et aussi essayer de trouver un stage plutôt chez un graphiste qu’en agence de communication, pour apprendre la polyvalence. Après les études, participer aux concours cantonaux, communaux, etc. pour décrocher une bourse qui permet de faire des stages dans des ateliers d’artistes en Suisse ou à l’étranger.

Forme «Travailler avec un associé pour la créativité»

Une affiche conçue par l’agence Forme, pour une campagne de prévention routière.  © Forme

C’est son envie d’emmener sa patte créative sans continuer à suivre la vision d’un patron qui pousse Jeremy Formaz à quitter son statut de graphiste salarié dans une agence de communication. Il crée alors avec une collègue son studio de graphisme à Sion en 2014, et se met à la recherche de mandats. Ses initiatives le font collaborer avec Stéphanie Caruzzo, responsable de communication chez Valais/Wallis Promotion. La jeune femme est également de retour sur sa terre natale, et devient sa cliente institutionnelle. Mais, deux ans plus tard, cette diplômée en sciences politiques de l’Université de Lausanne rejoint comme associée le studio de son client graphiste, diplômé de l’ECAV. Ensemble, ils métamorphosent la société Forme, qui devient alors une agence de communication créative.

La force des deux Valaisans est leur parfaite connaissance de leur marché de niche. «Le moment était propice, parce que les mentalités commençaient à changer en Valais et le besoin de visibilité devenait vital pour les entreprises qui se mettaient à professionnaliser leur communication», confient les associés. Ils proposent alors une prise en charge complète – création d’identité visuelle (logo, typographie, etc.) et de messages publicitaires – aussi bien aux grandes entreprises qu’à des PME en recherche d’accompagnement.

Leur conseil: en tant que graphiste, travailler de préférence avec un collègue ou associé pour nourrir sa créativité par les échanges, et éviter de s’installer dans ses habitudes créatives, qui risquent de s’enliser avec le temps.


Les formations reconnues par la Confédération (cantons francophones)

  • Formation professionnelle initiale: CFC graphiste
    Durée: 4 ans à plein temps ou en système dual
  • Formation professionnelle supérieure: designer ES en communication visuelle
    Durée: 2 ans à plein temps
  • Formation HES, HEP, EPF ou universitaire: designer HES en communication visuelle
    Durée d’études: 3 ans
  • Genève Centre de formation professionnelle arts (CFP Arts Genève), Ecole supérieure de bande dessinée et d’illustration (ESBDi), HEAD–Genève, Haute Ecole d’art et de design.
  • Vaud ERACOM – Ecole romande d’arts et communication, Lausanne, CEPV – Ecole supérieure d’arts appliqués de Vevey, Ecole cantonale d’art de Lausanne (ECAL) – Haute école d’art et de design (HES-SO), Renens.
  • Neuchâtel Centre interrégional de formation des Montagnes neuchâteloises (CIFOM).
  • Valais Ecole de design et haute école d’art du Valais Edhéa
  • Fribourg Ecole professionnelle en arts appliqués (Eikon). 
  • Berne Ecole d’arts visuels Berne et Bienne
  • Les associations professionnelles: SGD Swiss Graphic Designers, SGV Union suisse des graphistes.