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Scott Adams
Scott Adams

La bêtise au travail, nouveau champ d’étude

Incompétence, stupidité, idiotie, imbécillité, les mots ne manquent pas pour décrire ce mal que l’on voit partout au travail. Les chercheurs s’y intéressent enfin.

Le monde deviendrait-il de plus en plus idiot? La question de la bêtise humaine semble en tous les cas passablement inspirer les scientifiques depuis quelques années. Plusieurs ouvrages aux titres éloquents ont été édités ou réédités, dont les fameuses Lois fondamentales de la stupidité humaine, de l’historien italien Carlo M. Cipolla, et Psychologie de la connerie, ouvrage collectif publié fin 2018 aux Editions Sciences humaines. Ces ouvrages abordent toutes les formes d’imbécillité, y compris celle qui se manifeste au travail. En l’occurrence, l’incompétence professionnelle n’aurait vraiment commencé à occuper les psychologues que depuis la seconde moitié du XXe siècle, selon Annick Darioly Carroz, professeur à l’école internationale en gestion hôtelière Les Roches en Valais et auteure d’une thèse sur l’incompétence des chefs, présentée à l’Université de Neuchâtel.

Avènement des réseaux sociaux

Ce champ de recherche s’est développé au début des années 1990, avec la mise en évidence des phénomènes de harcèlement sur le lieu de travail. Certains ouvrages sortis au cours de la décennie suivante ont d’ailleurs marqué les esprits, comme Objectif zéro sale con. Petit guide de survie face aux connards, despotes, enflures, harceleurs, trous du cul et autres personnes nuisibles qui sévissent au travail, publié en 2007 aux Editions Vuibert par le psychologue Robert Sutton, professeur de sciences de gestion à l’Université Stanford.

Puis l’avènement des réseaux sociaux a encore attisé l’intérêt des chercheurs. Internet a en effet instauré une nouvelle forme de démocratie directe dont on n’avait pas imaginé qu’elle allait «faire apparaître la connerie des trois quarts des utilisateurs», comme le relève Tobie Nathan, professeur émérite de psychologie à l’Université de Paris 8 Vincennes, dans Psychologie de la connerie. Ainsi, on a en quelque sorte «contraint les gens à exposer davantage leurs conneries. Ils ne sont pas plus cons qu’avant, ils le sont même plutôt moins, mais ça se voit davantage», écrit-il.

Le problème serait certainement moins grave si les conséquences fâcheuses de la bêtise ne retombaient pas sur les personnes sensées. Les chercheurs sont unanimes sur ce point: la solution à la connerie humaine ne viendra pas des cons. «Car si le con reconnaît qu’il a fait une connerie, alors par définition il cesse de l’être», résume l’écrivain et historien de la philosophie Maxime Rovere, auteur du livre Que faire des cons? publié en début d’année aux Editions Flammarion. Mais qu’est-ce que la bêtise? Il n’existe pas de consensus sur sa définition. Cependant, un point revient systématiquement chez tous les auteurs: ce qui fait la bêtise, ce n’est pas l’ignorance, mais la certitude. Rien de pire, donc, que l’ignorant qui s’ignore.

Les psychologues américains David Dunning et Justin Kruger ont démontré à partir de 1999 que les personnes incompétentes sont à la fois démunies pour évaluer leur incompétence et enclines à se surestimer. Pour couronner le tout, elles ne sont pas en mesure de reconnaître la compétence des personnes avisées. «La pire des bêtises, c’est de se croire intelligent», souligne l’écrivain contemporain et scénariste français Jean-Claude Carrière. L’intelligence serait donc intimement liée à des facultés d’introspection et d’autocritique.

Dans une bulle narcissique

Le psychologue René Zazzo, professeur à l’Université de psychologie Paris-Nanterre de 1967 à 1980, a décidé de creuser. Il a soumis à des professionnels de la santé d’un grand hôpital parisien une liste de noms de 120 collègues en leur demandant de désigner ceux qui méritaient l’épithète de con. Cinq noms ont rallié 85% des suffrages, mais un seul a fait l’unanimité: c’était celui d’un clinicien compétent et doté d’une intelligence normale, mais radicalement dépourvu du sens de l’humour et peu empathique. Son intelligence logique était parfaite, mais il vivait dans une bulle narcissique.

«Le con serait donc quelqu’un qui manque d’intelligence émotionnelle et reste abusé de lui-même tout en abusant des autres du fait de son égocentrisme», commente le psychiatre et psychothérapeute Jean Cottraux, éminent spécialiste de l’approche comportementale et cognitive.Voilà qui expliquerait pourquoi la bêtise n’est pas l’apanage des gens simplets. Elle est tout à fait accessible à ceux dont le QI dépasse largement la normale. Cela vient du fait qu’elle est fortement liée au comportement social, et plus exactement à une difficulté foncière à témoigner de l’intérêt pour autrui. Le problème ne serait donc «pas simplement une incapacité d’entendement ou un défaut intellectuel, ni une privation de jugement qui laisserait l’individu, de manière permanente ou temporaire, dans un état d’inertie ou d’absence de liberté», estime le philosophe Pascal Engel, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris et professeur honoraire à l’Université de Genève.

Car si le con reconnaît qu’il a fait une connerie, alors par définition il cesse de l’être.

Maxime Rovere, écrivain et philosophe

Pourrait-on alors dresser un catalogue de la bêtise humaine? Les scientifiques n’y sont pas vraiment parvenus. Peut-être parce qu’il existe – à l’instar des illusions d’optique – une quantité de pièges de la pensée susceptibles de nous entraîner dans des raisonnements aberrants. Ce sont des distorsions inconscientes du raisonnement.

Or il a été démontré que les personnes réputées intelligentes «ne réussissent pas mieux des épreuves mettant en jeu différents biais», quand bien même elles sont dotées d’un QI supérieur à la moyenne, explique Yves-Alexandre Thalmann, docteur en sciences naturelles et professeur de psychologie au Collège Saint-Michel de Fribourg. Ces biais sont nombreux. Un exemple: si l’on vous propose de choisir entre un avion qui a 97% de chances d’arriver à destination et un avion qui a 3% de risques de s’écraser, vous aurez spontanément tendance à choisir la première option. Citons également le biais rétrospectif (la fatalité existe toujours, une fois que les événements sont passés…), l’illusion de causalité (il suffit que deux événements se produisent simultanément pour imaginer qu’ils sont liés) et le biais d’autorité (on ne contredit pas quelqu’un qui nous impressionne).

Plusieurs chercheurs se sont spécifiquement intéressés à la stupidité dans le monde du travail. L’un des premiers modèles explicatifs a été popularisé sous le nom de loi de Parkinson, ou loi des gaz: dans une bureaucratie, le travail finit toujours par prendre la totalité du délai imparti pour son exécution et le temps qui pourrait être économisé est utilisé pour créer des tâches superflues. Vers 1970, le pédagogue Laurence J. Peter et l’écrivain Raymond Hull ont posé le principe de Peter, selon lequel le bon vieux système des promotions au mérite revient à pousser les employés compétents vers le sommet de la hiérarchie jusqu’à ce qu’ils atteignent un niveau d’incompétence d’où ils ne bougeront plus.

Reconnaître son incompétence

Puis, en 1997, le dessinateur de bandes dessinées américain Scott Adams a revisité le principe de Peter, qu’il a rebaptisé «principe de Dilbert». Selon cette théorie, le problème n’est pas que les meilleurs gravissent les échelons jusqu’à ce qu’ils occupent des postes où ils sont incompétents, mais que les mauvais sont trop facilement promus. Il y aurait une explication à cela: nous aurions tous tendance à prendre leur confiance excessive pour un signe de compétence, affirme Tomas Chamorro-Premuzic, professeur en psychologie du travail à l’University College London et à l’Université Columbia à New York. Mais la compétence, c’est tout autre chose.

Christophe Everaere, professeur des Universités en sciences de gestion à l’Institut d’administration des entreprises de Lyon, précise: «La compétence trouve sa forme la plus achevée dans la capacité à connaître finement les frontières de son incompétence.»