Il y a dix ans, quand il évoquait le changement climatique et ses répercussions menaçantes pour la société et l’économie, Christian Mumenthaler ne récoltait guère plus qu’un aimable sourire de la part des politiques et des capitaines d’industrie. Pour autant qu’ils l’eussent écouté.

Mais le CEO de Swiss Re, dont l’activité consiste notamment à garantir les assurances contre de gros dégâts causés par les catastrophes naturelles, ne se laissa pas décourager. Après tout, dans son métier, il est vital de regarder au-delà du bout de son nez. Au vu de l’urgence, le lanceur d’alerte solitaire s’est mué en précurseur. C’est pourquoi ce physicien de formation se voit aujourd’hui décerner un prix.

Celui-ci lui est remis par Green Business Switzerland. Cette initiative portée par la Fondation suisse pour l’environnement et l’association Go for Impact – et dont font partie notamment Economiesuisse et Swissmem – a désigné Christian Mumenthaler premier vainqueur de son «Green Business CEO Rating». Le numéro deux est Fabrice Zumbrunnen, patron de Migros, suivi par Vasant Narasimhan, CEO de Novartis.

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Dommages climatiques

Les quatrième et cinquième sont le président de la Coop, Joos Sutter, et le patron de Logitech, Bracken Darrell (les entreprises classées apparaissent dans le graphique ci-dessous). Leurs secteurs d’activité sont aussi différents que leurs caractères, mais les CEO de ce top 5 ont une chose en commun: ils gouvernent des entreprises qui, à en croire l’analyse approfondie de leur gestion de la durabilité, méritent le qualificatif d’«efficient».

Etre efficient, c’est plus et mieux que d’être capable de réduire les risques et les effets d’une activité industrielle, tels que les émissions de CO2 et les déchets. Sur les 56 grandes entreprises passées au crible, seules se trouvent dans cette catégorie celles qui non seulement gèrent leur durabilité, mais s’y engagent aussi activement par leurs produits et services, contribuant ainsi à répondre aux défis pressants du présent et de l’avenir. Swiss Re a repéré précocement les coûts élevés des dommages naturels et climatiques pour la société, mais aussi pour elle-même, et en a tiré des conséquences stratégiques.

«Nous vendons 13 000 produits durables qui nous rapportent 5,4 milliards de francs. Et 2 milliards rien qu’avec l’assortiment bio.»

Joos Sutter, ex-CEO et président de Coop

Dans leur activité, Migros et Coop sont directement confrontées à des défis écologiques et sociétaux, sans parler des attentes des consommateurs. L’aspect social est depuis toujours mis en avant par Migros. Et en la personne de Joos Sutter, CEO de Coop au moment de l’évaluation et aujourd’hui président, on trouve à la manœuvre un homme de conviction: «Nous vendons 13 000 produits durables qui nous rapportent 5,4 milliards de francs. Rien qu’avec l’assortiment bio, nous gagnons 2 milliards. De sorte que nous sommes de loin les premiers en Suisse dans ces deux domaines, mais aussi hors du commun au niveau international.» En 2020, le chiffre d’affaires global de Coop se montait à 30,2 milliards de francs.

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La méthode qui sous-tend le «Green Business CEO Rating» a été mise au point par les chercheurs de l’Institute for Business Sustainability (IBS) de Lucerne. Elle est conçue pour réorienter la réflexion en matière de durabilité. Cédric Habermacher, directeur de Green Business Switzerland, en est persuadé: «La durabilité entrepreneuriale est une énorme opportunité pour l’économie, mais en même temps l’unique voie praticable.»

Et Thomas Dyllick, codirecteur de l’IBS, ajoute: «La durabilité entrepreneuriale authentique vise à ce que les entreprises développent des solutions pour les problèmes globaux.» Le père de cette doctrine est feu Peter Drucker. Ce précurseur austro--américain affirmait que chaque problème sociétal ou écologique non résolu n’est en réalité rien d’autre qu’une grosse opportunité commerciale perdue.

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L'état d'esprit du CEO détermine les priorités

L’appel à l’économie ne naît pas seul. «Ces dernières décennies, nous avons dû reconnaître que les seuls gouvernements n’étaient pas en mesure de résoudre nos problèmes, souligne Katrin Muff, codirectrice de l’IBS. Il faut aussi la capacité d’innovation des entreprises.» Et vu que, dans une entreprise, c’est l’état d’esprit du CEO qui détermine les priorités et l’orientation sociale, les projecteurs du «Green Business CEO Rating» ont forcément été braqués sur les patrons d’entreprise.

Les leaders des 32 entreprises les mieux classées ont été priés de cliquer sur le test de compétences CARL d’IBS, qui jauge un management responsable. En quelques minutes, il fournit une analyse de la manière de fonctionner, en particulier en matière d’éthique, de savoir-faire et de connaissance de soi. Par ailleurs, les CEO ont encore été attentivement évalués par des experts externes en durabilité. Et finalement, c’est un éminent jury de huit personnes, présidé par Mirjam Staub-Bisang, CEO de BlackRock Suisse, qui a eu le dernier mot.

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Le classement s’est avéré très varié. Au cinquième rang, Bracken Darrell a brillé au test de compétences CARL mais aussi face aux experts. Il obtient les meilleures notes pour son ardeur sur les questions de durabilité et son talent à susciter des étincelles. Christian Mumenthaler doit bien sûr sa victoire pour une bonne part à la belle performance de Swiss Re en matière de durabilité, mais le jury et les experts ont aussi été impressionnés par sa crédibilité.

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Fabrice Zumbrunnen, lui, profite des meilleures notes que le géant orange obtient régulièrement dans les comparaisons internationales en matière de durabilité et, par ailleurs, il sait très exactement ce que signifient ses propres mots: «Je me sens l’obligé des générations futures et j’ai la responsabilité qu’à l’avenir la Terre demeure intacte et vivable.» Au test CARL, c’est lui qui s’en est le mieux tiré.

Son rival Joos Sutter n’est globalement arrivé qu’au quatrième rang, mais s’il n’avait été jugé que sur ses qualités de CEO, il aurait été premier. Car les experts le considèrent comme un homme de conviction crédible. Et ce qu’il fait leur semble exemplaire. Mais Coop s’en sort moins bien que Migros au classement des entreprises, qui a une pondération de deux tiers dans le résultat final, contre un tiers pour les CEO.

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Vasant Narasimhan et Novartis arrivent troisièmes. Médecin et scientifique, le CEO a déclaré: «Je souhaite que le monde soit en meilleure santé. Nos investissements dans la protection de l’environnement et la durabilité s’orientent sur l’objectif de repenser la médecine afin de permettre à l’humain une existence meilleure et plus longue.» Et aussi: «Vu l’ampleur et l’urgence du défi qui se profile devant nous, chacun doit apporter sa pierre à l’édifice.»

«La durabilité entrepreneuriale est une énorme opportunité pour l’économie, mais en même temps l’unique voie praticable.»

Cédric Habermacher, directeur du Green Business Switzerland

Penser que «the business of business is business», comme l’énonçait il y a cinquante ans l’économiste américain Milton Friedman, n’est plus très opportun. Des études indiquent qu’aujourd’hui déjà nous avons franchi quatre des neuf limites que supporte la planète pour permettre une existence durablement sûre. De ce fait, une autre phrase de Milton Friedman, selon laquelle la seule responsabilité des entreprises serait de maximiser leurs profits, mérite aussi de passer au compost.

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«L’état de la Terre est une tragédie, estime Bracken Darrell, de Logitech. Une entreprise laisse toujours une trace, bonne ou mauvaise.» La sienne doit en laisser une bonne: «Nous travaillons dur pour placer la durabilité au centre de nos activités.» Les initiatives prises vont des produits neutres en CO2 au courant issu d’énergies renouvelables, en passant par le reboisement de forêts indonésiennes.

Résultats décevants

Des leaders comme Bracken Darrell ont compris que les entreprises doivent atténuer le désastre qu’elles ont contribué à créer. Les 17 qui ont été jugées «efficientes» sont sur le bon chemin, mais aucune n’est encore exemplaire. La valeur moyenne qu’elles atteignent dans l’analyse d’IBS est de 4 sur 10. Et même les CEO du top 10 sont aux alentours de 5. «Nous serions heureux si la moitié des CEO et des entreprises avaient atteint un 8», constate Katrin Muff de l’IBS. Swiss Re et les autres s’y efforcent. Il serait faux de déduire des résultats décevants de ce premier «Green Business CEO Rating» que les exigences sont trop élevées. «Il est parfaitement possible d’obtenir un 10», assure encore Katrin Muff. Qui ne se fait cependant pas d’illusions: «On ne fera pas mieux avant quelques années.»

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Les autres entreprises ont du pain sur la planche. Certaines d’entre elles alimentent les marchés avec peu de pertinence pour la société et l’environnement, à l’instar du groupe de luxe Richemont. D’autres, comme Swatch Group, communiquent avec une transparence réduite. Et puis il y a celles qui agissent comme si tout cela n’était que broutilles et ne les concernait pas. Face à la nécessité du changement, c’est un comportement typique: on commence par nier l’urgence qu’il y a à changer, puis un jour on l’accepte, on s’en laisse inspirer et finalement les idées jaillissent.

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Le top cinq

  1. Christian Mumenthaler/ Swiss Re
    Le groupe Swiss Re est climatiquement neutre depuis 2003, selon son CEO, Christian Mumenthaler. «Le point le plus important reste l’avion. La pandémie a été utile à cet égard, car elle a montré que l’on peut aussi faire beaucoup de choses virtuellement. Nous nous sommes fixé pour objectif de réduire les émissions de CO2 des vols d’affaires de 30% d’ici à 2021», affirme-t-il.
  2. Fabrice  Zumbrunnen/ Migros
    Le géant orange obtient régulièrement de bonnes notes dans les comparaisons internationales en matière de durabilité. «Je me sens l’obligé des générations futures et j’ai la responsabilité que, à l’avenir, la Terre demeure intacte et viable», déclare le CEO à la tête du numéro 1 de la distribution en Suisse.
  3. Vasant Narasimhan/ Novartis
    CEO du groupe pharmaceutique depuis 2018, celui que l’on surnomme l’«unboss» a profondément changé la culture d’entreprise et entrepris de transformer Novartis en un acteur majeur du médicament personnalisé. Le groupe bâlois est la première entreprise pharma à avoir souscrit un emprunt lié à des objectifs de durabilité (emprunt vert).
  4. Joos Sutter/ Coop
    CEO au moment du ranking et désormais président de Coop, Joos Sutter est un homme de conviction et relève l’importance des produits durables pour les consommateurs suisses. La part de produits estampillés durables a progressé l’an dernier de 738 millions pour atteindre 5,4 milliards, dont 2 milliards uniquement pour le bio. Le groupe revendique une «claire» première place sur ce marché.
  5. Bracken Darrell/ Logitech
    Le CEO de Logitech a brillé au test de compétences CARL de l’Institute
    for Business Sustainability de Lucerne, qui jauge un management responsable. Il obtient les meilleures notes pour son ardeur à défendre les questions de durabilité.

Dans les coulisses

Après le «Green Business Award», le «Green Business CEO Ranking» est la deuxième opération menée par Green Business Suisse (greenbusiness.ch). L’initiative, qui est soutenue par la Fondation suisse pour l’environnement et l’association Go for Impact – et dont font partie notamment Economiesuisse et Swissmem –, bénéficie du soutien d’acteurs de la protection de l’environnement et du monde des affaires.

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L’objectif déclaré: inciter les dirigeants d’entreprise à considérer la durabilité comme une opportunité plutôt qu’un risque et à en faire une priorité absolue. Dans le «Green Business CEO Rating», les projecteurs sont donc braqués sur eux.

Le classement est basé sur une méthodologie à plusieurs niveaux. L’évaluation a été réalisée en plusieurs étapes et sous différents angles. La méthodologie du «Green Business CEO Rating» a été développée et mise en œuvre par les scientifiques Katrin Muff et Thomas Dyllick, de l’Institute for Business Sustainability (IBS), à Lucerne.

L’IBS est spécialisé dans la recherche, la formation et le conseil dans le domaine des affaires, du leadership et de l’innovation durables.

A la fin de l’évaluation en plusieurs étapes, un jury composé notamment de Doris Leuthard, ancienne conseillère fédérale, de Vincent Kaufmann, CEO de la Fondation Ethos, et de Thomas Vellacott, directeur de WWF Suisse, a discuté de la procédure, des résultats et a validé le classement.

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