«J’ai toujours été passionné par l’objet livre et la lecture. J’ai été très tôt un lecteur boulimique. Je découvrais l’histoire, la littérature, la philosophie, l’art par l’écrit. Il y a bien longtemps, dans les années 1980, j’ai eu l’occasion de proposer la publication d’un livre à des éditeurs parisiens. Plutôt qu’envoyer par la poste un manuscrit illustré, je me suis enhardi pour aller à la rencontre, sans rendez-vous, de ces professionnels parisiens. Un projet qui ne serait guère pensable aujourd’hui.

«Pourquoi pas moi?»

Bien m’en a pris, finalement. Car j’ai été extrêmement bien reçu, probablement parce qu’un jeune gars venant de Suisse les intriguait un peu. J’ai ainsi connu et sympathisé avec des personnages comme André Balland, Eric Losfeld, Francis Esménard, d’Albin Michel, et le flamboyant Jean-Jacques Pauvert. Ces passionnantes rencontres m’ont amené à une conclusion toute simple: pourquoi pas moi? Je devrais pouvoir endosser le costume de l’éditeur, très souvent en habits noirs, un peu complotiste.

Avant la découverte de ces gens, j’étais impressionné par le nom, la réputation de ces professionnels. Ils m’intimidaient clairement. J’ai assez vite compris leur fonctionnement, basé en grande partie sur la curiosité. En rentrant à Lausanne, je me suis décidé: ce serait mon métier. Auparavant, j’avais étudié l’architecture et passé un examen de licence de pilote professionnel. J’ai largué tout cela pour me consacrer principalement à l’édition, bien que je n’aie jamais pu me contenter d’une seule activité, étant très curieux de nature. Peu après cette escapade parisienne, je suis parti aux Etats-Unis pour vendre aux éditeurs américains les droits de l’ouvrage qui m’intéressait. Ils étaient et sont toujours, pour la plupart, à New York. Et, même procédure, je suis allé en voir un certain nombre, l’un après l’autre. Incroyable mais vrai, une dizaine d’entre eux m’ont reçu, mais ont finalement décliné ma proposition de publication.

Apprenant que pendant le week-end se déroulerait le salon du livre américain, organisé à l’occasion du congrès national des éditeurs, je me suis rendu à Washington, et j’ai fait, sur les stands, la rencontre de ceux qui n’étaient pas encore vraiment des confrères. J’ai fini par trouver un intéressé, un certain Baron de Universe Books. Devant mon insistance, il a bien voulu me faire un contrat le lundi de retour à New York. Cela a donné un livre épatant en version brochée et cartonnée, devenue pour moi un collector. J’ai encore dû insister pour recevoir un chèque encaissable sans délai, ce qui fut fait à la Chemical Bank. Ils m’ont payé en liquide une dizaine de milliers de dollars. Je n’en croyais pas mes yeux. Cela a été mon premier petit succès international.

1800 livres publiés à ce jour

Depuis lors, je n’ai jamais manqué la Foire du livre de Francfort qui, entre autres, par enchaînement, m’a amené à réfléchir à une manifestation ressemblante. C’est devenu, en 1987, le Salon international du livre et de la presse de Genève. Il faut bien dire qu’au début pratiquement tout le monde était hostile à cette idée. Probablement par réflexe bien suisse de modestie. Aussi, les Lausannois s’insurgeaient que je propose la localisation à Palexpo. Les éditeurs et distributeurs français n’étaient pas bien chauds, et une grande partie des collègues helvétiques me disaient de placer la manifestation au centre-ville de Genève, ou plus souvent d’abandonner. Il a fallu convaincre, et ce fut d’emblée un succès durable: plus de 100 000 visiteurs par année, dans les 3 millions au total, pendant les vingt-cinq ans durant lesquels j’ai présidé la manifestation.

Par la suite, on m’a demandé d’organiser des salons ailleurs dans le monde, mais j’ai préféré me consacrer à celui de Genève, parallèlement à mon job d’éditeur: 1800 livres publiés à ce jour, avec pas mal d’autres activités culturelles annexes, et mes voyages découvertes dans plus de 100 pays. Tout cela continue: je suis revenu d’Ethiopie il y a quelques jours et les Editions Favre publieront plus de 50 livres cette année.»