Ce printemps, Sonia Seneviratne a été classée 9e parmi les 1000 experts sur le climat les plus influents du monde par l’agence de presse Reuters. Spécialisée dans les phénomènes météorologiques extrêmes, la scientifique a coordonné le chapitre dévolu à ces questions dans le dernier rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat), dont la première partie a été publiée le 9 août dernier. Un travail bénévole et exigeant, mené à côté de ses recherches et de sa charge d’enseignement à l’Institut des sciences atmosphériques et climatiques de l’EPFZ (Ecole polytechnique fédérale de Zurich).

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Pour élaborer ce dernier rapport du GIEC, vous étiez 234 chercheurs de 66 pays. Comment est constitué ce groupe d’experts?

Sonia Seneviratne: Le processus de sélection se fait en deux étapes: la première s’effectue à l’intérieur de chaque pays. En Suisse, c’est l’Académie des sciences naturelles qui transmet l’appel à participation du GIEC aux chercheurs engagés sur les questions climatiques. Les dossiers des postulants retenus sont transmis au bureau du GIEC, qui effectue une deuxième sélection et forme les groupes de travail. Un effort est mené pour avoir une représentativité des différentes régions du monde et une certaine égalité entre hommes et femmes. Actuellement, nous sommes à 28% de femmes. Ce comité de sélection cherche au moins à ce que cette part ne diminue pas.

Comment collaborez-vous entre expertsvenant du monde entier?

Pour le chapitre que j’ai coordonné, celui sur les épisodes extrêmes, nous étions 16 auteurs vivant sur 13 fuseaux horaires différents. C’était compliqué de nous organiser, car, lors d’une séance en visioconférence, il y avait toujours quelqu’un pour qui c’était la nuit! Mais l’avantage d’une telle mixité est que chacun peut amener les dernières avancées de la littérature scientifique de son pays. Ce travail est bénévole, il faut donc trouver le temps de le faire à côté de ses activités courantes, donc en partie sur notre temps libre. Cependant, l’EPFZ accepte que l’on consacre une partie de nos heures de recherche pour la rédaction du rapport, considérée comme du travail scientifique.

Quels sont à vos yeux les principaux éléments à retenir de ce rapport, qualifié par la presse comme plus que jamais alarmant?

Il en ressort globalement des changements d’extrêmes dans toutes les régions du monde. Cela inclut une augmentation des températures extrêmes presque partout, une augmentation de la tendance aux précipitations extrêmes à l’échelle globale et une tendance à l’assèchement dans certaines régions. Pour l’Europe centrale occidentale, dont la Suisse fait partie, ces trois tendances s’observent. Ce rapport confirme aussi qu’une grande partie des phénomènes extrêmes (canicules, précipitations intenses, sécheresses, suivant les régions) a un lien clair avec le réchauffement global de la planète et que chaque degré supplémentaire les amplifiera.

Enfin, le réchauffement global n’a jamais été aussi rapide depuis deux mille ans et la concentration en CO2 dans l’atmosphère n’a jamais été aussi élevée en deux millions d’années. Nous savons que nous aurons en 2030 un réchauffement global d’environ 1,5 degré de plus qu’à l’ère post-industrielle et que chaque dixième de degré supplémentaire induira des changements d’extrêmes encore plus élevés.

Quelles doivent être aujourd’hui les priorités des entreprises suisses pour contrer le dérèglement climatique?

L’aspect le plus important est de se passer des énergies fossiles, c’est la priorité absolue. En Suisse, trois quarts des émissions de CO2 proviennent de l’utilisation du pétrole. Il faut mettre en place des alternatives, que ce soit en matière de transport, de chauffage ou d’industrie. D’ailleurs, les PME qui contribuent à chercher et à développer de telles alternatives seront de plus en plus sollicitées. Il y a un potentiel énorme à s’orienter dans cette voie.

Quels secteurs de l’économie vont devoir le plus fortement se réinventer?

Tous les secteurs sont concernés, mais les acteurs de l’industrie qui utilisent encore des énergies fossiles vont devoir effectuer des changements radicaux. Les entités qui soutiennent indirectement les énergies fossiles en les finançant à l’étranger, comme les banques, doivent également opérer un virage important.

Peut-on chiffrer les montants de ces adaptations?

Si l’on veut tenir l’objectif de réduction des émissions de gaz carbonique de -50% d’ici à 2030, il faudrait que chaque entreprise diminue ses émissions de 5 à 10% chaque année, dès maintenant. Changer son mode de production, se convertir aux énergies renouvelables ou électrifier ses voitures peuvent représenter d’importants montants. Mais ne pas réduire nos émissions et devoir faire face à des événements de plus en plus extrêmes induirait des coûts et dommages élevés également.

Voulez-vous commenter l’échec de la loi sur le CO2 votée ce printemps?

Si le sujet avait été soumis en septembre, après la diffusion des conclusions du rapport du GIEC, et au vu des événements extrêmes de cet été (températures extrêmes au Canada, inondations en Allemagne, feux de forêt dans les pays méditerranéens, etc.), il aurait peut-être été accepté. Le résultat a été serré. Adopter cette loi aurait cependant permis de se doter des premiers outils législatifs pour réglementer nos nécessaires changements de comportement.

La prochaine échéance importante est la votation concernant l’initiative sur les glaciers (fin 2022 à 2024), avec l’avantage que, si elle passe, l’objectif d’atteindre un budget neutre de CO2 en 2050 sera inscrit dans la Constitution suisse. Cette initiative prévoit une diminution au moins linéaire des émissions de gaz à effet de serre d’ici là, ce qui permet d’avoir des implications pour des réductions d’émissions déjà les années suivant la votation.

Le refus de la loi sur le CO2 a notamment été expliqué par le fait que les Suisses auraient eu peur pour leur porte-monnaie. Quel autre levier qu’une taxe financière pourrait pousser à changer?

En réalité, la loi prévoyait des mécanismes de compensation, par exemple sur les assurances maladie. Au final, même si un ménage dépensait un peu plus pour l’essence de sa voiture, son budget total aurait probablement été moins important avec ces compensations, en particulier pour les familles. L’idée de taxer le CO2 visait à redistribuer les recettes de cette taxe à la population, d’une part, et à un fonds climatique visant à soutenir l’innovation, d’autre part. Cet aspect n’a malheureusement pas été suffisamment communiqué.

Je ne crois pas que le fait de payer une taxe soit si inacceptable. La taxe poubelle, par exemple, qui existe dans certains cantons, a été acceptée sans trop de difficultés. Mais tout grand changement nécessite des mesures d’accompagnement, qui doivent être expliquées clairement. Il faut dire à la population: «Oui, c’est faisable de renoncer à sa voiture à essence» ou: «Oui, se chauffer avec une pompe à chaleur est tout à fait gérable.» La population doit être encouragée.

Qui a la responsabilité de ces changements? On critique souvent le monde politique de ne pas faire assez, est-ce à lui seul d’assumer cela?

La population doit bien sûr prendre ses responsabilités également. Mais le monde politique doit se prononcer de façon claire sur ce sujet. Il est à mon sens inacceptable qu’un parti gouvernemental, l’UDC, se soit prononcé contre la loi CO2 vu qu’il s’agissait d’un compromis entre partis de droite et de gauche nous permettant simplement de ne pas être complètement en porte-à-faux avec les engagements pris par la Suisse dans l’Accord de Paris. Et certains politiciens du PLR se sont également prononcés contre la loi.

Croyez-vous à la voie des cleantechs – des solutions technologiques pour diminuer nos émissions polluantes – ou doit-on apprendre à réduire notre consommation? L’inertie au changement n’est-elle pas liée à une peur de voir diminuer notre qualité de vie?

Aujourd’hui, les solutions technologiques existent, que ce soit du côté des énergies renouvelables ou des voitures électriques. Ces solutions suffiront à diminuer la première tranche de 50% d’émissions de CO2 d’ici à 2030, ce qui est la première étape nécessaire pour stabiliser le réchauffement climatique à environ 1,5°C. Dans certains domaines, comme celui de l’aviation de loisir, aucune solution n’existe véritablement. La décision de moins ou de ne plus prendre l’avion est propre à chacun. Il ne faut pas avoir peur d’une diminution de la qualité de vie: avec les solutions qui existent, nous pouvons continuer à vivre avec le même confort que jusqu’à présent. Je dirais même que nous vivrons avec une meilleure qualité de vie, liée à la diminution de la pollution due aux moteurs à combustion, qui émettent des particules fines mauvaises pour notre santé.

Vous enseignez à l’EPFZ, vous formez donc les adultes de demain. Observez-vous un intérêt croissant pour des études pointues dans le domaine du climat de la part des jeunes?

Beaucoup de jeunes sont sensibles à la question, mais ceux qui choisissent un cursus d’études dans le domaine sont extrêmement motivés et témoignent qu’ils souhaitent contribuer à trouver des solutions concrètes.

L’urgence climatique nécessite-t-elle de nouveaux savoirs et compétences? Pensez-vous que de nouveaux métiers vont émerger?

Certainement. De nouveaux métiers vont apparaître, mais nous avons besoin de compétences spécifiques pour nous atteler à ces questions dès maintenant. Il manque aujourd’hui des spécialistes en Suisse, notamment pour ce qui est de l’électrification (des véhicules notamment) et de l’utilisation des énergies renouvelables. De nouvelles filières de formation dévolues à cela devront voir le jour ces prochaines années. Dans le domaine de la capture de CO2 également, qui nécessite des connaissances plus pointues, des besoins vont apparaître. Aujourd’hui, nous en sommes encore au stade de la recherche et du développement. Dans le domaine des énergies renouvelables, il y avait déjà beaucoup de savoir-faire en Suisse il y a vingt ou trente ans. Maintenant, une partie de ces compétences se sont déplacées en Chine. Nous devons les maintenir coûte que coûte chez nous.

 


Bio express

  • 1992 Etudes en biologie à l’Université de Lausanne, puis en physique de l’environnement à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ).
  • 2002 Défense de sa thèse de doctorat sur la sécheresse et la canicule.
  • 2016 Nomination en tant que professeure ordinaire à l’Institut des sciences atmosphériques
    et climatiques de l’EPFZ.