Les sanctions contre Vladimir Poutine sont-elles efficaces ou s'agit-il d’un coup d'épée dans l'eau?
Elles n'affectent pas Vladimir Poutine ou son entourage personnellement, mais les conséquences pour l'économie réelle sont graves, bien davantage que ce que l'on suppose en Occident. La Russie est aujourd'hui, et de loin, le pays le plus sévèrement sanctionné de l'histoire mondiale. Au total, il y a bientôt trois fois plus de sanctions que contre la Corée du Nord.

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C'est-à-dire?
Il y a actuellement un train de sanctions contre la Biélorussie et cinq contre la Russie, le sixième est en cours de discussion. Depuis le début de la guerre le 24 février, Correctiv.org comptabilise 5796 sanctions individuelles contre la Russie, et 9360 depuis l'annexion de la Crimée en 2014. Il s'en ajoute chaque jour de nouvelles, contre des personnes, des entreprises et des institutions.
 
Quels sont les secteurs les plus sévèrement touchés?
La production automobile, la construction mécanique et l'industrie informatique. Les pièces de rechange ne sont plus livrées. Le commerce s'est effondré en conséquence. 

De 70%, selon les statistiques. 
Le transport maritime de conteneurs est presque totalement à l'arrêt. La Corée du Sud et le Japon ont eux aussi clairement changé d'orientation. Lors de l'annexion de la Crimée, ces deux pays n'ont pas participé aux sanctions américaines, bien au contraire. La Corée du Sud a conclu plusieurs gros contrats dans le secteur de l'énergie et le Japon a poursuivi ses activités sur l'île de Sakhaline. A présent, Singapour suit le mouvement et a pris pour la première fois des sanctions contre la Russie. Non seulement les pays occidentaux, mais aussi d'importantes nations asiatiques soutiennent les sanctions, ce qui est dévastateur pour la Russie. 

Cela ronge-t-il l'économie réelle?
Absolument. Dans le secteur de l'énergie, la Russie est fortement dépendante du savoir-faire extérieur. Le Japon ou la Corée du Sud fournissent des composants clés pour l'extraction dans des terrains difficiles, comme par exemple l'Arctique, où il faut forer en biais, ou près de Sakhaline, où il faut forer dans le fond marin. Cette aide n'existe plus. 

Cela se limite-t-il à l'extraction?
Cela va dépendre de la durée de la guerre. Nous voyons déjà aujourd'hui à quel point le volume de production diminue. Avant la guerre, la Russie mettait près de onze millions de barils sur le marché, aujourd'hui la production quotidienne est de dix millions. On le voit également avec le gaz liquide dans la péninsule de Yamal. 

Selon les estimations, l'économie devrait chuter de 10 à 15% en 2022. Est-ce réaliste?
Absolument. Il y aura une forte récession, mais la grande question est de savoir ce qui suivra en 2023. Le mieux que Vladimir Poutine puisse espérer est une croissance nulle. Nous serions alors dans une situation de stagflation, c'est-à-dire pas de croissance, mais avec une inflation de 20%. C'est le scénario qui effraie les banquiers centraux. 

Car il est extrêmement difficile de lutter contre l'inflation en période de récession.
Pour lutter contre l'inflation, il faut augmenter les taux d'intérêt, mais cela étrangle l'économie réelle. Ce qui finit par affaiblir la capacité financière des entreprises, car elles ne peuvent plus investir. La banque centrale doit alors intervenir et soutenir les entreprises avec des programmes de crédit. Cela deviendra une charge massive.

La banque centrale prend le contre-pied et abaisse les taux d'intérêt de 20 à 17%, et maintenant 14%.
Cela démontre le dilemme. D'une part, la banque centrale doit stabiliser le cours du rouble, notamment en raison des finances publiques et des salaires. Si ceux-ci s'effondrent, il y aura des troubles sociaux. Si les taux d'intérêt augmentent, les placements en roubles deviennent plus attractifs, mais cela renchérit l'octroi de crédits. Plus les taux d'intérêt sont bas, plus il y a de problèmes avec l'inflation. C'est pourquoi je m'attends à l'avenir à un va-et-vient chaotique des taux d'intérêt. 

La décision dépend de la directrice de la banque centrale, Elvira Nabiullina.
C'est une femme très compétente pour laquelle j'ai beaucoup de respect. Mais gérer tout cela en même temps est presque impossible.

On parle d’une «reverse industrialization» ayant désormais lieu en Russie.
C'est un euphémisme pour désigner le retour d'un pays émergent à un pays en développement. On assiste à un suicide économique. La prospérité que la Russie avait acquise depuis 1991 est en train d'être détruite. C'est un retour direct à l'époque soviétique.

Le taux de chômage officiel était de 4% avant la guerre. Va-t-il grimper à 10%?
Il n'y a plus de données fiables en Russie, car toutes les autorités - douanes, fisc, communes - n'ont plus le droit de publier de chiffres depuis avril, hormis les mensonges de la propagande. Le seul acteur qui s'exprime est la banque centrale. Et le maire de Moscou, Sergueï Sobianine: il y a un mois, il a déclaré qu'il s'attendait à 200 000 chômeurs supplémentaires dans la région de Moscou après le départ des entreprises occidentales. La banque centrale a mené une enquête dans l'industrie: 30 à 50% des entreprises ont déclaré avoir de gros à très gros problèmes de réapprovisionnement en composants et en matières premières. Ce sont des indices qui tendent à démontrer une baisse de la productivité et une hausse du chômage. Mais il ne faut pas regarder uniquement vers Moscou.

C’est-à-dire?
Les pays riverains comme le Kirghizstan, le Tadjikistan, le Kazakhstan vivent notamment des transferts d'argent de leurs ressortissants qui travaillent en Russie. Ces étrangers sont les premiers à perdre leur emploi. En conséquence, le chômage et la pauvreté augmentent également en Asie centrale. Là-bas, on se demandera sérieusement à l'avenir s'il faut continuer à se lier à la Russie ou à la Chine.

Ou se tourner vers l'Occident?
C'est géographiquement un peu difficile. Mais l'Occident devrait réfléchir à la manière dont il pourrait intégrer ces pays d'Asie centrale. L'espace Kazakhstan, Turkménistan et Iran est très important pour l'approvisionnement énergétique. L'attaque de la Russie est l'élément déclencheur qui conduit le monde à se réorganiser. On le voit avec l'Iran.

De quelle manière? 
Plusieurs délégations européennes se rendent à Téhéran. On veut maintenir les négociations sur l’accord nucléaire en cours. Si celui-ci était conclu et si les sanctions financières étaient levées, le pays pourrait inonder le marché mondial de pétrole. Cela ferait baisser les prix de l’or noir et permettrait aux pays occidentaux de maîtriser l'inflation. En contrepartie, la Russie ne pourrait plus menacer d'utiliser l'arme énergétique, car l'Iran pourrait facilement livrer un million de barils par jour à l'Europe. C'était le volume de livraison avant que Donald Trump ne signe l'accord nucléaire. L'Iran est le grand acteur qui pourrait détendre le marché mondial du pétrole. Le problème est que la technologie nucléaire iranienne dépend fortement des Russes. Ceux-ci font tout pour que l'accord nucléaire avec l'Occident ne soit pas conclu. L'opposition des tenants de la ligne dure américaine, qui refusent tout accord avec l'Iran, joue en leur faveur. 

Quel rôle joue le commerce de l'or pour la Russie?
Le pays a accumulé de très grandes réserves d'or, l'équivalent de 130 milliards de dollars environ. Seulement voilà: à la plus grande bourse des métaux du monde, à Londres, le standard London Good Delivery s'applique à la livraison physique. Cela signifie que les lingots doivent porter un poinçon et un numéro de série, de sorte que l'on puisse reconnaître immédiatement d'où ils proviennent, qui les possédait auparavant et quand ils ont été fondus. Cela pose un problème à la Russie. Et surtout, quel avion ou bateau veut encore transporter de l'or russe aujourd'hui? Tout au plus un négociant en Inde, se procurant l'or de manière semi-légale et avec un grand discount, pourrait encore y toucher.

Les réserves d'or et de devises de la Russie ont-elles été constituées en vue de l'attaque?
C'est l'idée classique qui a guidé Vladimir Poutine: avant d’attaquer, constituer un trésor de devises et d'or. Celui-ci devait protéger le pays des sanctions. Nous commençons seulement à comprendre cette constellation, mais il y avait des signes avant-coureurs qui n'ont pas été compris.

Dans quelle mesure?
En 2018, nous avons vu des choses étranges: la Russie rembourse une grande partie de sa dette extérieure, mais n'en contracte pas de nouvelles. A l'époque, la dette extérieure est passée de 50% du PIB à 20%. Tout le monde en Occident s'est dit: «Excellente politique économique: ils remboursent leurs dettes et leur gestion budgétaire est exemplaire. Pas comme les pays occidentaux endettés jusqu'au cou.» On le sait mieux aujourd'hui: à l'époque déjà, Vladimir Poutine s'était préparé à amortir d'éventuelles sanctions. Mais il a fait un mauvais calcul.

Parce que l'Occident s’est uni contre lui?
Vladimir Poutine a certainement prévu que l'Occident le sanctionnerait après une attaque, mais certainement pas dans cette mesure et avec une telle coordination. Il a sans doute supposé que des sanctions de l'ampleur de celles de 2014 l'attendaient, une protestation symbolique, surtout de la part des Américains. Et il a pensé qu'il pourrait diviser les Européens, l'Allemagne et la Pologne étant soi-disant dépendantes des livraisons de pétrole et de gaz. Il prévoyait sans doute une guerre qui se serait terminée au bout de deux semaines, avec en plus un changement de régime, avant de continuer comme auparavant. Mais il a très mal calculé la dureté de la résistance et des sanctions.

Cela signifie aussi que l'Occident a réagi beaucoup trop faiblement lors de l'annexion de la Crimée. Vladimir Poutine n'a pas été impressionné.
Les Américains ont pris des sanctions sévères, ils ont stoppé la livraison de composants, interdit les transactions de matières premières, sanctionné des individus. Mais les Européens ont joyeusement continué à construire Nord Stream 2. Cela l'a sans doute motivé. Le comportement changeant de Donald Trump, de ses amis en Allemagne, de sa mascotte en Hongrie également.

On ne lui a jamais tenu tête?
La rhétorique russe est toujours très sûre d'elle. Les Russes mettent d'abord une pression énorme et regardent jusqu'où ils peuvent aller. N'importe quel coach en négociation conseillerait de s'y opposer immédiatement, par tous les moyens, en criant si nécessaire. Sinon, on se retrouve au pied du mur. C'était déjà le cas avec l’Union soviétique: d'abord une exigence maximale, puis l'espoir que l'Ouest ne puisse pas réagir avec les mêmes moyens et soit divisé. Ensuite, on se laisse un peu rabaisser et on obtient peut-être, à la fin, la moitié de l'exigence maximale.

C'est ce qu'avait déjà fait Staline après la Seconde Guerre mondiale, lorsque les Américains ont cédé et que seul Winston Churchill avait mis en garde.
Tout le monde a procédé ainsi, Nikita Khrouchtchev lors de la crise de Cuba est l'exemple idéal. A l'époque, les Russes ont certes fait faire demi-tour à leurs navires chargés de missiles au large de Cuba, mais en contrepartie, les Américains ont retiré leurs positions de missiles de Turquie. C'était précisément l'objectif des Soviétiques: faire disparaître les missiles de leur frontière sud. Avec Cuba, ils ont fait pression. Cette stratégie a très souvent fonctionné dans l'histoire. Vladimir Poutine a fait exactement la même chose: écraser et attendre que les adversaires craquent. Pour la première fois dans l'histoire mondiale, nous voyons que cette approche ne fonctionne pas. Je suppose que des sanctions avaient déjà été préparées fin 2021 en cas d'invasion. Un système de sanctions aussi complexe avec une telle concertation internationale ne peut pas être mis en place du jour au lendemain.

Vladimir Poutine et son ministre des Affaires étrangères Sergueï Lavrov tentent également de diviser l'Occident avec des scénarios d'effondrement. Ou avec des armes hypersoniques. 
Il ne faut pas se laisser impressionner. Les Russes construisent depuis 2017 déjà leurs nouveaux missiles intercontinentaux. Ils les ont testé à plusieurs reprises. Les Américains aussi font des recherches sur les armes hypersoniques depuis les années 1970. Tout cela n'est pas nouveau. 

Vous n'êtes pas inquiet? 
J'ai grandi en Allemagne de l'Ouest et je connais cette rhétorique des missiles. Par exemple, lors de la double décision de l'OTAN dans les années 1980, les Américains ont installé les missiles Pershing en Allemagne et les Russes leurs missiles SS-20 en Pologne. On parlait alors presque quotidiennement d'overkill nucléaire, de troisième guerre mondiale ou de première frappe. A un moment donné, on n'y prêtait même plus attention. La jeune génération, surtout celle née après 1990, n'a jamais entendu parler de cela. Elle est peut-être déstabilisée. Il faut un peu se calmer. D'ailleurs, les états-majors américain et russe se parlent, les tests de missiles sont annoncés au préalable. Les seuls qui ne respectent pas ces informations sont les Nord-Coréens. 

Le secrétaire américain à la Défense Lloyd Austin veut affaiblir la Russie pour les années à venir. 
De son point de vue, cela fait sens car la force de frappe russe puise actuellement dans ses réserves. La Russie n'est pas une économie de guerre qui aurait été préparée pendant des années. Mais elle possède tout de même 2800 chars de combat à l'ouest de la Volga. Les Américains ont donc un certain intérêt à ce que ces réserves diminuent de jour en jour. La Russie est désarmée contre son gré. Les pertes sont déjà immenses et le plus grand fournisseur de chars des Ukrainiens est la Russie. Ils ont tout de même capturé plus de 200 chars russes opérationnels à ce jour. Ensuite, c'est aussi dans l'intérêt des Européens, car la dernière chose dont ils ont besoin, c'est d'un empire agressif à leur frontière orientale.

Le PIB russe était de 1700 milliards de dollars avant la guerre et stagne depuis des années parce que la Russie a peu profité de la mondialisation. Il va maintenant s'effondrer de 10 à 15% pour atteindre au mieux 1500 milliards. S'ensuivra une croissance nulle pour les prochaines années, avec en plus une inflation de 20%. Cela signifie que le PIB réel s'effondrera très fortement et que la population sera massivement touchée, car les biens et les salaires seront dévalorisés. D'un point de vue macroéconomique, la guerre sera une catastrophe pour la population.

D’ici à la fin de l'année, les sanctions se feront-elles pleinement ressentir?
J'en suis convaincu, mais il y a encore un autre élément à prendre en compte: les frontières extérieures de la Russie sont toujours ouvertes. Il est certes plus difficile de quitter le pays, car l'espace Schengen est bloqué et le retrait d'argent liquide pour les devises est limité. Mais on peut se rendre à Istanbul ou à Erevan en Arménie. La jeune classe supérieure urbaine en est consciente et s'en va. C'est justement à Istanbul ou aux Émirats arabes unis que se forment de véritables communautés de Russes bien formés à l'étranger. Ces 30 000 personnes ne contribueront plus à l'avenir au PIB russe. Cela a également des conséquences démographiques: la population russe, qui diminue depuis des décennies, va continuer à se réduire.

De son côté, la Chine regarde de près l'impact des sanctions, notamment dans la perspective d'une annexion de Taïwan?
Les Chinois vont sans aucun doute analyser dans les moindres détails les sanctions choisies par l'Occident, ainsi que leur effet. Ils réfléchissent également à la question de savoir si cela fait sens, à long terme, d'être prorusse ou neutre. Les Chinois ne veulent pas nuire à leur économie. En Europe, nous nous trouvons face à une crise énergétique. En Allemagne, Aldi ou Lidl ont vu les prix de certains produits augmenter jusqu'à 40%. Cela signifie que le pouvoir d'achat diminue. On investira moins, par exemple dans le divertissement ou dans les machines à laver. Une grande partie de ces biens proviennent de Chine. 65% des biens d'exportation chinois sont destinés à l'Occident, contre seulement 2% à la Russie. La Chine se demandera donc tôt ou tard s'il vaut la peine de maintenir un partenariat avec Vladimir Poutine. 

Vous ne pensez pas que les Chinois souhaitent tirer les leçons des sanctions pour conquérir Taiwan?
On proclame volontiers en Occident que l'expérience de cette guerre serait le mode d'emploi pour la conquête de Taiwan, mais je n'y crois pas. J'ai été professeur invité en Chine en 2008 et je pense que le régime est pragmatique. Ce sont d'abord les intérêts chinois qui comptent, et en premier lieu les intérêts économiques. Contrairement à la Russie, la Chine n'est pas un empire agressif qui cherche à s'étendre ou à dominer le monde.

Taïwan, le Vietnam et quelques autres pays asiatiques seraient en désaccord avec ce point de vue.
La conception chinoise est plutôt la suivante: nous sommes le centre tranquille du monde, culturellement et économiquement. Mon opinion est que la Chine aurait beaucoup plus à perdre en imitant la Russie. Les relations économiques avec la Corée du Sud, Taiwan ou le Japon sont énormes, elles s'effondreraient en cas d'attaque. Et il y a beaucoup de capitaux taïwanais dans les technologies d'avenir chinoises.

Mais l'armée populaire ne cesse de s'étendre et de s'équiper.
Sur le papier, l'armée de défense populaire chinoise compte deux millions de soldats, mais elle n'a pratiquement jamais été utilisée. La dernière fois, c'était lors de la guerre de Corée dans les années 1950, puis lors du soutien au Nord-Vietnam pendant la guerre du Vietnam, mais il n'y a pratiquement pas eu d'autres interventions militaires. On peut donc se demander si les Chinois seraient capables de mener une attaque complexe et de grande envergure avec des forces aériennes, navales et des troupes au sol. Je pense que ce scénario est très improbable.
 

L'analyste de l'armée

Marcus Keupp (44 ans) est économiste militaire et chargé de cours à l'Académie militaire de l'EPFZ. Après des études d'économie d'entreprise à l'université de Mannheim et à la Warwick Business School, il a terminé sa formation en tant que collaborateur à l'Institut de gestion technologique de l'université de Saint-Gall et a commencé sa carrière comme consultant jusqu'en 2004. Il retourne ensuite à l'université de Saint-Gall en tant qu'assistant et enseignant jusqu'en 2012. Depuis 2013, il est chargé de cours à l'EPFZ.