Le travail, c’est comme l’amour: très compliqué. Chaque mois, la journaliste Martina Chyba décrypte à sa manière pertinente et impertinente les splendeurs et misères de la vie professionnelle.
Lorsque j’étais jeune journaliste, au temps du crétacé, de la machine à écrire et du Tipp-Ex, mes collègues masculins parlaient souvent du «deuxième bureau». Cela n’avait rien à voir avec un meuble ou un espace de travail, c’était une expression pour désigner un amant ou une maîtresse: «Il est à son deuxième bureau.» Haha, je vous jure. Ils ne pouvaient pas savoir que trente-cinq ans plus tard, on aurait vraiment deux bureaux, et que ce ne serait pas vraiment en lien avec des plans cul mais plutôt avec des plans de carrière.
Oui, nous sommes désormais nombreux à télétravailler un ou plusieurs jours par semaine. C’est sympa, on peut rester en pyjama, manger en bossant ou bosser en mangeant, écouter un podcast, faire tourner une lessive ou une petite sieste pendant la pause. Mais cela signifie aussi qu’il faut aménager un bureau chez soi. Ce qui n’est pas forcément simple.
D’autant plus que les promoteurs immobiliers n’ont manifestement pas intégré cette donnée nouvelle. Les chambres sont petites (quand elles font plus de 10 m² vous avez de la chance, chez moi cela fait six ans que je me cogne sur le coin du lit tous les jours et surtout toutes les nuits), donc pour y installer un coin bureau, même si on est très fort au Tetris, c’est mort. Et, vu les prix de l’immobilier dans les villes suisses, à moins que vous ne soyez oligarque ou patron de caisse maladie (leurs salaires augmentent encore plus spectaculairement que nos primes, c’est dire), vous n’avez généralement pas de chambre libre en rab. Il faut donc se rabattre sur ce que l’on appelle la «pièce à vivre», que l’on nommait autrefois le «salon» et encore plus autrefois le «séjour». C’est idiot, cette nouvelle appellation, non? Ce serait quoi l’alternative? La «pièce à mourir»? Bref.
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Ladite «pièce à vivre» donc, comprend souvent une cuisine ouverte, la salle à manger et l’espace canapé-TV, le tout dans, allez, 30 m². Et il faut y caser encore une place de travail. Je suis allée consulter des sites de spécialistes du home office. J’ai adoré: «Faire de son bureau un lieu à soi, l’espace le plus calme possible, bénéficier d’un maximum de lumière et ne pas faire face à un mur pour que le regard puisse partir au loin.» Autre conseil: «Depuis le bord de la table jusqu’au clavier, il faut avoir une surface d’environ 10 cm pour poser les mains. L’écran doit être placé face au corps, à 70-90 cm de distance. Il est important d’acheter une chaise ergonomique réglable en hauteur avec un bon soutien lombaire. Veillez à ce que le dossier soit réglable. Il faut que le bas de la jambe et la cuisse forment un angle de 90°.» Alors j’avais acheté à l’époque une chaise super étudiée dite «de gamer» pour mon fils étudiant, un truc hors de prix et d’une rare laideur. C’était dans sa chambre et on pouvait fermer la porte, mais moi vivante, il n’est pas question que ce genre de chose mette un pied à roulettes dans ma «pièce à vivre», je préfère encore la vie boulot, bureau, physio avec mon tech neck (vous savez, mal au trapèze) plutôt que lâcher sur l’esthétique. J’ai même planqué l’imprimante dans une armoire à vêtements!
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En fait, comme beaucoup de monde, je me retrouve à bosser au milieu de mon appart. Concernant la lumière, c’est en contre-jour, ce que je trouve très arrangeant, parce qu’en visio on me voit mal. Et vu la gueule qu’on a devant ces caméras, ça repousse (un peu) les envies de lifting. Devant moi, je n’ai pas le regard qui va très loin, il y a un mur... Lors de mes visioconférences, mes collègues ont eu la chance de voir passer mon fils en tenue de sport et mon mec en tenue de euh… sortie de la douche. On entend bien miauler le chat, les casseroles si quelqu’un cuisine, le lave-linge qui tourne et la chasse d’eau.
On fait avec les moyens du bord, quoi. L’autre week-end, j’étais à Paris chez mon compagnon, dans une pièce exiguë sans aucune place ni table; tout ce qui pouvait servir à poser un ordinateur dessus était occupé par quelque chose. Et c’est là que tombe une urgence. Genre le charmant rédacteur en chef de PME qui m’écrit: «Sauf erreur de ma part, tu n’as pas rendu ta prochaine chronique.» Vous savez ce que j’ai fait? J’ai trouvé un truc fin et réglable en hauteur. Tadaaam: la planche à repasser! Une chaise de balcon, mon ordi, ma souris et c’est parti, il y a du pain sur la planche! Ça s’appelle le savoir-fer! Ou plutôt non, ça s’appelle mon «troisième bureau».