Le travail, c’est comme l’amour: très compliqué. Chaque mois, la journaliste Martina Chyba décrypte à sa manière pertinente et impertinente les splendeurs et misères de la vie professionnelle.
Alors que l’on grille des hectotonnes de carbone et de neurones pour disserter en long en large et surtout en travers à propos de la Gen Z au travail et de sa flemme supposée et parfois avérée, c’est quoi le «grand sujet de conversation du moment» du côté des camarades de la Silicon Valley? Mmmh? Le New York Times et le San Francisco Standard ont consacré récemment des articles au «996». J’ai eu la chance de les découvrir dans Courrier international, je préviens, ça vend du rêve! Versez-vous un verre de ce que vous voulez mais de préférence un truc fort (ce qui ne veut pas nécessairement dire alcool, un jus de gingembre bien serré fera l’affaire) et asseyez-vous, j’explique.
Donc, le «996» n’est ni un nouveau roman complotiste de Dan Brown, ni une position sexuelle, c’est un rythme de travail. Un horaire très simple: on bosse de 9 heures à 21 heures, six jours par semaine. D’où «996». Mais ce n’est pas tout, les jeunes entrepreneurs en informatique précisent que le «996» s’assortit d’une hygiène de vie répondant à certains critères: pas d’alcool (jus de gingembre je vous dis), pas de drogue, manger des steaks et des œufs, faire de la gym, courir loin, se marier tôt, surveiller son sommeil. «Travailler de manière exténuante est la clé pour progresser» rapportent-ils, et une jeune femme de 23 ans, dans le domaine de la tech, confie: «Pourquoi irais-je boire un verre dans un bar si je peux créer une entreprise?» Ben oui, pourquoi? Peut-être parce que tu es un être humain et que dans un monde normal on devrait pouvoir faire les deux.
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Manifestement, le «996» est surtout appliqué au sein des entreprises spécialisées dans l’IA. Certes on pousse un peu (pas trop hein, faut pas déconner non plus) les salaires des employés, semble-t-il, mais la raison invoquée pour expliquer cette bascule est extrêmement intéressante. Ces professionnels considèrent que l’IA est la plus grande transformation technologique de leur vie, et ils souhaitent se battre pour conquérir de précieuses parts de marché. Mais aussi s’enrichir rapidement, avant que l’IAG (intelligence artificielle générale) n’arrive et ne les fasse sombrer dans une sous-classe permanente. Autrement dit, ils savent que ce qu’ils font va détruire le monde du travail, mais au lieu de tirer la sonnette d’alarme, de mettre leurs compétences au service d’un monde meilleur et d’essayer de réfléchir à de nouveaux modèles économiques, ils essaient de coffrer le plus possible pour se mettre à l’abri. Une forme de survivalisme 3.0 (ou 4, ou 5, j’avoue que je ne sais plus où on en est).
C’est là que vous prenez une gorgée du machin au gingembre. Ou du double J&B sans glaçons, si vous êtes comme mon mec quand il y a crise. Et on reprend. Son souffle et la réflexion.
Car il y a tout de même un mini-souci. Certains commencent à s’inquiéter (c’est bien la moindre) du nombre d’entreprises qui pratiquent le «996» hors toute légalité. Pas seulement aux Etats-Unis mais aussi dans certains pays asiatiques (au hasard: la Chine), ce qui ne surprendra personne. Pour une société qui prétend dénoncer avec force (à juste titre) les monstruosités de l’esclavage, euh... c’est pas foufou de le réinventer sous forme numérique. Cela valait bien la peine de se battre pour les congés payés, les lois sur le travail et les conventions collectives de travail. Mon copain Karim dit toujours que si on laissait faire les entreprises comme elles veulent, elles feraient travailler les enfants la nuit. Il n’a pas tort. L’Etat de Floride a justement décidé d’assouplir la législation sur le travail des enfants. Il autoriserait notamment le travail de nuit pour les adolescents de 16 et 17 ans, voire dès 14 ans pour les enfants qui font cours à domicile. Coolos, non?
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Bon, très honnêtement, j’ai l’impression que même si, en Suisse, le travail est une religion, on n’est pas prêts pour le «996». On rêve de work-life balance, de semaine de quatre jours, de jeudredi, de retraite anticipée et d’apéro après le boulot. Et aussi de prendre soin de ses proches, et accessoirement de soi. Avec un peu de chance, le «996» ne traversera pas les Alpes. Mais il faut rester vigilants, les équilibres sont fragiles, et on peut vite passer d’une envie de verre de gingembre à une envie de verre d’arsenic.