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LinkedIn m’a tuer

Le travail, c’est comme l’amour: très compliqué. Chaque mois, la journaliste Martina Chyba décrypte à sa manière pertinente et impertinente les splendeurs et misères de la vie professionnelle.

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Martina Chyba.
Martina Chyba. Ricardo Moreira

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J’ai commencé à chercher du travail salarié en 1988, c’était avant la chute du mur de Berlin, juste pour situer. C’était aussi avant l’affaire «Omar m’a tuer» en 1991, et qui justifie la faute d’orthographe du titre, hein, si jamais vous êtes trop jeune. A l’époque, on attendait le supplément emploi de la Tribune de Genève (le jeudi ou le vendredi, je crois), et on dégainait nos Stabilo pour surligner ce qui nous intéressait. Après, on constituait des dossiers papier, on allait les poster avec des timbres qu’il fallait lécher et on attendait le facteur ou un appel sur le téléphone fixe pour savoir si on avait nos chances ou pas.
Nous, les non-digital natives, avons dû nous adapter à des changements majeurs, non sans mal, parfois. Il y a cinq, six ans, n’étant pas sur Facebook, ni sur Twitter, ni sur Instagram, je me suis dit tiens, LinkedIn peut-être. Ce qui m’a séduite c’est que, même s’il y a de faux profils, les gens se présentent la plupart du temps sous leur vrai nom, avec leur vrai visage et, surtout, avec leur fonction et leur emploi. Ce qui calme considérablement les velléités de se comporter comme des psychopathes planqués derrière l’anonymat de l’ordi. Pendant ces quelques années c’était bien, j’aimais l’idée d’avoir une sorte de «conversation» avec les internautes. A l’aide de photos, de textes, de vidéos, de partages d’articles, on riait (pas mal), on pleurait (parfois mais pas trop), on s’indignait (souvent) et on réfléchissait (un chouïa), bref, on s’amusait bien.

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Pourtant c’est dans cet endroit que je pensais safe que m’est arrivée la plus grosse cyberfraude de mon histoire personnelle. Et nettement la plus emmerdante. Il y a eu piratage de mon compte et fuite de données. Un jour, vous vous réveillez et quelqu’un a changé votre mail, votre mot de passe et votre téléphone. Vous n’avez plus accès à rien. La première fois, l’assistance vous identifie et restaure votre compte, vous changez le mot de passe et tout le tralala. La deuxième fois, LinkedIn décide de le supprimer définitivement. J’ai bien essayé d’argumenter: ce n’est pas de ma faute gardez-le moi je mets un autre e-mail, pouvez-vous reconsidérer s’il vous plaît, je n’ai rien fait de mal. Le problème, c’est que vous conversez avec des machines, et même pas aimablement, parce que la chose vous parle à peu près comme à une merde. Vous n’avez accès à aucun téléphone, aucun mail, aucun être humain. Des tickets. Des messages signés «assistance». Tous identiques (j’ai fait plusieurs tickets). Après trois échanges, j’ai reçu une fin de non-recevoir, «ce sera notre dernière conversation», la bécane m’a envoyé un ticket (c’est le cas de le dire) de retour dans le vrai monde.
Au début, c’est bizarre de perdre 35 000 contacts d’un coup. C’est bizarre de ne plus avoir ce petit rituel dans sa vie. Mais on survit. Et même, on se dit que ce n’est pas plus mal. Depuis quelques mois, j’y trouvais moins d’intérêt et trop d’IA, du bullshit management sauce ChatGPT, des algorithmes aux choix peu intéressants. Et puis question: pourquoi produire des contenus attractifs gratuitement pour nourrir la bête qui nous dévore? Qui ruine nos emplois? Qui se sert de nos textes pour entraîner des IA? Qui prospère sur notre créativité sans rapporter un rond, et qui de surcroît est l’une des plateformes les plus exposées au siphonnage de données?

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J’ai vécu un enfer avec des attaques sur tout ce qui était lié à mon mail, qui était idiotement mon mail principal. Je me suis dépatouillée de cet Armaggedon personnel, et j’ai beaucoup appris. Notamment que l’on peut vivre sans certaines choses. Après la déconnexion, place à la dénumérisation de nos vies! C’est pas gagné, il faut passer par son smartphone pour tout. Mais on peut retourner acheter en magasin, quitter un réseau social, (re)mettre le nez dehors et ressentir d’autres choses que les shoots de dopamine des likes. Ce fut violent mais salvateur, et si j’y retourne, ce sera différemment.
A part ça, je suis allée à la police pour porter plainte («Vous savez, on ne fait que ça toute la journée, Madame»), et j’ai consulté plein de gens: utilisez un mail unique pour vos réseaux sociaux. Un mail pas important pour vos shoppings. Et un mail safe pour votre administration. Protégez tout mille fois. Virez toutes les cartes de crédit d’internet. N’allez pas sur des sites qui ne proposent pas la double authentification et qui proposent de pouvoir payer sur facture, car des gens peuvent faire les courses sur votre compte. A ce stade, je ne peux plus partager ces conseils largement. Alors faites-le pour moi.

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