Le travail, c’est comme l’amour: très compliqué. Chaque mois, la journaliste Martina Chyba décrypte à sa manière pertinente et impertinente les splendeurs et misères de la vie professionnelle.
Oui, oui, je sais que c’est vulgaire, mais cette fois, ce n’est pas moi, hé hé. J’ai commencé cette chronique en 2022 avec un billet élégamment intitulé «F*ck the data!», qui paraît aujourd’hui complètement… hem… daté pour le coup. Parce que l’ogre nommé intelligence artificielle est arrivé depuis et a commencé à tout bouffer, y compris nous, qui l’avons créé.
Selon un principe humain bien connu, nous avons d’abord été ultra-fascinés. Aaah, mais génial, je peux faire une image dans le style du Studio Ghibli, je peux faire un CV, un PowerPoint, un mail – plus vite et sans faute d’orthographe –, je peux lui demander un résumé des Misérables sans me taper les trois tomes, je peux fabriquer une affiche, une couverture de bouquin, une animation; je peux lui demander où placer mon argent, si mon mec me trompe, s’il faut que j’en change; je peux lui demander d’organiser mes vacances ou de me faire les menus de la semaine, comment soigner mes rhumatismes, ma ménopause, mes dysfonctions érectiles (on voit que j’ai passé la soixantaine, pardon!). Mais on se rend compte à présent que cela ne soigne pas le mal-être. Et que, dans une certaine mesure, même, cela le provoque. Ben merde alors!
Parce que l’IA vous explique aussi comment vous suicider, si vous n’êtes pas bien. Ou comment buter votre mec qui vous trompe (vérifiez quand même l’info, hein, Claude et ses amis disent beaucoup de bêtises; si ça se trouve, votre chéri est hyper-fidèle). L’IA vous pique votre job. L’IA rend les hautes études que vous avez faites inutiles. L’IA nécessite la construction d’un giga data center à côté de chez vous. L’IA enlaidit nos vies avec des affiches et des graphismes qui rivalisent de hideur. L’IA est un projet des technofascistes pour uniformiser nos imaginaires et remplacer la créativité humaine et les émotions par du calcul. Je m’arrête là, car on pourrait remplir tout le magazine.
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Et il y a une petite musique qui monte. «QuitGPT». Boycottez les événements dont les affiches sont réalisées avec l’IA, les restaurants dont le menu est créé avec l’IA, les livres écrits grâce à l’IA. J’étais à Boston en mai dernier, pour la cérémonie de fin d’études de mon fils. Des cadors de la tech se sont fait huer lors des remises de diplômes dans plusieurs universités; à Harvard, l’humoriste Ronny Chieng a fait sensation avec son discours intitulé «F*ck AI» (vous voyez que c’est pas moi… allez le voir sur YouTube), et partout les mêmes angoisses: vous ruinez notre avenir, nous nous sommes endettés pour des études dont vous nous dites qu’elles ne servent à rien, nous ne trouverons pas de job ni de place dans ce monde déshumanisé, etc. De manière intéressante, cette révolte rencontre celle des habitants de la campagne, qui voient les projets de data centers se multiplier dans leurs villes et villages (évidemment, tu penses, les charmants bambins de la Silicon Valley ne vont pas les planter devant chez eux, faut pas déconner non plus).
Petit à petit, on se rend compte à quel point cela grignote nos capacités cognitives et notre créativité, à quel point on délègue ce qui fait nos spécificités humaines pour conserver des tâches que nous n’aimons pas, en fait. Et cela ne vient pas (que) des vieilles blondes ronchonnes en préretraite, mais de la Gen Z diplômée. On leur dit: «Vous êtes l’élite de la nation, vous avez appris à penser par vous-mêmes, eh bien faites des prompts maintenant!» De la curation, du secrétariat, yaay! La réponse d’un des intervenants dans les universités américaines à la levée de boucliers fut: «Il faut faire avec.» Oui, évidemment. Mais cela ne veut pas dire devenir les esclaves volontaires de ces machins. Il y a un frémissement encourageant à sortir de la paresse algorithmique. Alors soyons fiers de ce qui sort de nos abats: cervelle, cœur, tripes, couilles, ovaires.
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Quelqu’un m’a envoyé cette phrase: «Si tu veux écrire, fais comme tout le monde, sers-toi de tes traumas d’enfance, pas de ChatGPT.» Mais tellement. Et aussi de mes traumas amoureux, de boulot, de santé, d’écoanxiété, et désormais j’intègre officiellement l’IA dans la liste. Je nourris peut-être l’IA, mais les angoisses liées à l’IA vont nourrir ma créativité. Et toc!