Objectif luxe

Bulgari, quand la finesse italienne sonne juste

Quand un joaillier italien décide de s’attaquer à la haute horlogerie suisse: en vingt-cinq ans, la maison romaine a développé des montres à sonnerie résolument différentes tout en accumulant dix records du monde de finesse avec son modèle Octo Finissimo, dont une version aux proportions réduites vient d’être présentée.

carré blanc auteur

Bulgari Octo Finissimo
La collection Octo Finissimo a valu à Bulgari de battre dix records de finesse en onze ans, de quoi rafler plus de 70 récompenses internationales, dont l’Aiguille d’or du Grand Prix d’horlogerie de Genève. Bulgari

Publicité

Sotirio Bulgari, orfèvre grec installé à Rome depuis 1884, n’avait probablement pas prévu de fonder une manufacture horlogère dans le Jura suisse. Pourtant, dès 1918, la maison proposait déjà ses premières montres, d’élégants garde-temps bijoux équipés de mouvements achetés à de prestigieuses manufactures helvétiques. Un succès, notamment à partir des années 1940 avec le lancement de la Serpenti, une montre s’enroulant autour du poignet, inspirée des bracelets à la mode lors de la visite de Cléopâtre à Rome et dont Elizabeth Taylor (qui justement jouait la reine d’Egypte au cinéma) s’empara. Puis, en 1975, Bulgari lance une montre digitale à offrir à ses meilleurs clients joailliers. Devenue un signe de reconnaissance parmi les happy few, elle génère une demande si inattendue qu’elle devient un an plus tard la Bulgari Bulgari, un modèle dûment proposé au catalogue. Comme le raconte Jonathan Brinbaum, directeur de la division horlogère, «les activités hors joaillerie de Bulgari sont toujours arrivées par accident, comme ce cadeau à nos meilleurs clients qui, au final, découle sur la création de la division montres».

Contenu Sponsorisé

Le vrai tournant intervient en l’an 2000. Bulgari rachète alors les manufactures Gérald Genta et Daniel Roth, deux petites maisons de haute horlogerie basées au Sentier, dans la vallée de Joux. Dans le paquet figurent des ateliers, des horlogers, et surtout les archives du génial designer Gérald Genta. S’ensuit une verticalisation méthodique: décolletage, décoration, réglage, grandes complications... la manufacture du Sentier se dote progressivement de tous les métiers nécessaires à la production autonome de mouvements. «Pendant des décennies, Bulgari était un joaillier qui faisait des montres. Depuis cette acquisition, nous sommes devenus un joaillier horloger», constate Jonathan Brinbaum. A Saignelégier, une deuxième manufacture inaugurée en 2024 réunit sous un même toit la production de boîtes et de cadrans – une première dans l’industrie, tandis que le siège de l’entité se trouve à Neuchâtel. Plus de 300 personnes travaillent dans l’ensemble de cet appareil productif.
Jonathan Brinbaum
Jonathan Brinbaum, aux commandes de la division horlogère de Bulgari.Gabriel de la Chapelle
Jonathan Brinbaum
Jonathan Brinbaum, aux commandes de la division horlogère de Bulgari.Gabriel de la Chapelle

L’Octo Finissimo, la montre qui change tout

En 2012, Fabrizio Buonamassa Stigliani, le directeur de la création au passé de designer automobile, reprend les archives Genta, qu’il réinterprète lors de la création de la montre Octo. L’octogone n’est pas un choix anodin: on retrouve cette forme partout dans l’architecture romaine. Sa fonction est double: alléger les structures tout en laissant entrer la lumière. Une métaphore assez parfaite pour ce que sera l’époustouflante Octo Finissimo présentée en 2014, une émanation épurée de l’Octo. Elle embarque un tourbillon volant à remontage manuel de 1,95 mm d’épaisseur seulement, record du monde à l’époque. Le lancement ne se passe pas exactement comme prévu. «L’industrie horlogère, conservatrice dans ses jugements, regarde ce nouveau venu aux prétentions de haute horlogerie – surtout en termes de finesse, chasse gardée de certaines marques établies – avec une curiosité mêlée de scepticisme. On salue l’exploit technique, mais on attend de voir», se souvient Fabrizio Buonamassa Stigliani.

Publicité

«Pendant des décennies, Bulgari était un joaillier qui faisait des montres. Nous sommes devenus un joaillier horloger.»

Pourtant, Bulgari récidive dès l’année suivante avec l’Octo Finissimo Minute Répétition, la montre à sonnerie la plus fine jamais réalisée. Celle-ci inscrit au passage la manufacture du Sentier dans les deux axes principaux de ses savoir-faire actuels: la finesse et les montres à sonnerie. Même accueil poli, même prudence. C’est finalement la version automatique de l’Octo Finissimo, destinée à une plus large diffusion, lancée en 2017, qui va réellement changer la donne. Une montre que l’on peut porter tous les jours, plus accessible que ses prédécesseures à grande complication. «Un game changer, confirme Fabrizio Buonamassa Stigliani. Avec ce mouvement automatique, nous n’étions plus dans la performance en éditions limitées, mais dans un exploit reproductible en production normale.»

Quand la finesse devient une signature

Depuis, Bulgari a enchaîné les records de finesse avec une régularité qui frise l’insolence: dix en onze ans, couvrant à chaque fois une catégorie de complication différente. De quoi rafler plus de 70 récompenses internationales, dont l’Aiguille d’or du Grand Prix d’horlogerie de Genève en 2021. La reconnaissance parmi les horlogers, enfin. Ces exploits répétés ne sont pas sans conséquence: certains réagissent en relançant leurs propres programmes ultra-plats. Une anecdote racontée par Fabrizio Buonamassa Stigliani en dit long sur ce renversement de situation: un CEO d’une marque emblématique de la finesse (dont il tait le nom avec une élégance tout italienne) vient le trouver pour le remercier. «Merci? Mais pourquoi?» demande-t-il. «Parce que maintenant, nous avons un challenge. On observe les résultats que vous obtenez, charge à nous de faire quelque chose.»

Publicité

Bulgari Octo Finissimo
Bulgari
Bulgari Octo Finissimo
Bulgari

Réinventer les montres à sonnerie

Parallèlement à cette série, Bulgari a développé une deuxième ligne de force peut-être encore plus surprenante pour ses pairs: les montres à sonnerie. Si la finesse est techniquement spectaculaire, la sonnerie se pose en complication reine, celle pour laquelle un maître horloger expérimenté peut passer jusqu’à un an à assembler une seule pièce. Pour Jonathan Brinbaum, «il s’agit de la quintessence du savoir-faire horloger, il était donc naturel que Bulgari doive y démontrer ses capacités. Une verticalisation voulue dès l’an 2000, en allant travailler le plus loin et le plus haut possible dans les complications.» La manufacture du Sentier dispose aujourd’hui de quatre horlogers spécialisés en la matière, une concentration de savoir-faire rarissime dans le secteur.
Bien sûr, l’ADN italien ne va pas sans un certain anticonformisme. Là où toute l’industrie utilisait depuis deux siècles le carillon de Westminster, la mélodie de Big Ben, comme étalon sonore, Bulgari choisit de collaborer avec le chef d’orchestre italo-suisse Lorenzo Viotti afin de créer quelque chose d’entièrement nouveau. Présentées en 2024, les Octo Roma Grande Sonnerie Tourbillon et Carillon Tourbillon inaugurent une mélodie inédite basée sur le triton, «cet intervalle musical de six demi-tons que le Moyen Age avait banni sous l’appellation Diabolus in musica, l’accord du diable», s’amuse Fabrizio Buonamassa Stigliani. Encore plus exotique, l’Octo Finissimo Minute Repeater Carbon – qui détient toujours le record de la montre à sonnerie la plus fine – mêle titane et carbone dans un rôle d’amplificateur acoustique favorisant des sons puissants et prolongés.

Publicité

«Il s’agit de la quintessence du savoir-faire horloger, il était naturel que Bulgari doive y démontrer ses capacités.»

Le défi de miniaturiser l’Octo Finissimo

Après onze ans de records de finesse, Bulgari a opéré pour l’édition 2026 de la foire horlogère Watches and Wonders un changement de paradigme avec le lancement d’une Octo Finissimo réduite à 37 mm de diamètre. En passant de la cure d’amincissement à la réduction de taille, la marque répond à une double logique de marché (habiller des poignets asiatiques plus petits, ou féminins) et d’ambition technique. Réduire le diamètre d’un modèle aussi géométrique que l’Octo Finissimo ne se résume pas à un coup de Photoshop. «D’une part, il a fallu rééquilibrer visuellement les proportions de l’objet en le redessinant et, d’autre part, le mouvement qui équipe la version 40 mm automatique (qui reste par ailleurs au catalogue) est trop grand pour rentrer dans le nouveau boîtier de 37 mm. Il a fallu tout reprendre de zéro», résume Fabrizio Buonamassa Stigliani. D’où le développement d’un nouveau calibre automatique de seulement 2,35 mm d’épaisseur; des dimensions réduites de 20% pour une augmentation de la réserve de marche à 72 heures, soit 20% de plus. Une performance qui a nécessité trois ans de travail aux ateliers du Sentier. Comme le note Jonathan Brinbaum, «finesse et miniaturisation posent un seul et même challenge: l’espace. Et la maîtrise de l’énergie est au cœur des deux.»

Publicité

Bulgari Octo Finissimo
Afin de passer de 40 à 37 mm de diamètre, il a fallu tout reprendre de zéro et concevoir un mouvement entièrement nouveau. Malgré une réduction des dimensions de 20%, la réserve de marche a pu être augmentée de 20%.Bulgari
Bulgari Octo Finissimo
Afin de passer de 40 à 37 mm de diamètre, il a fallu tout reprendre de zéro et concevoir un mouvement entièrement nouveau. Malgré une réduction des dimensions de 20%, la réserve de marche a pu être augmentée de 20%.Bulgari
Cette version réduite de l’Octo Finissimo se décline en quatre versions distinctes. La première, en titane sablé, est la plus directement ancrée dans l’historique de la collection. La deuxième, également en titane, dispose d’une finition satiné-poli à la main. La troisième version est en or jaune, métal que la maison romaine travaille depuis sa fondation en 1884. La quatrième proposition, enfin, s’inscrit dans la lignée des sonneries maison, malgré le défi posé par le déploiement des timbres de note dans un volume plus compact.
La boucle se boucle. Il y a dans la trajectoire horlogère de Bulgari quelque chose qui ressemble à un opéra bien construit, avec un récit en arche qui ramène au point de départ. Roma locuta, causa ­finita – Rome a parlé, le débat est clos: née joaillière, la maison romaine a su gagner ses lettres de noblesse en horlogerie en misant sur deux axes, la finesse et les sonneries, tout en se différenciant par son esthétique.

Le luxe, mode d’emploi

Disruption

En choisissant deux des savoir-faire les plus ardus de l’horlogerie, Bulgari s’est imposée dans l’industrie.

Générosité

Chercher à donner davantage en termes de recherche esthétique, à garder manuel ce qui pourrait être automatisé, à faire l’effort de repenser la tradition – comme avec le chef d’orchestre Lorenzo Viotti.

Excellence

Malgré l’innovation et la relative jeunesse de la division, ne pas faire de compromis sur la qualité de la bonne façon et de l’artisanat.

Publicité

A propos des auteurs

Publicité