Le Fribourgeois de 50 ans ne rêve pas d’aller sur la Lune, seulement de mieux comprendre le cosmos. Tout un symbole à l’heure où les PME doivent se repenser. Après dix ans chez Bobst, dont plusieurs années à la tête du centre R&D, le physicien spécialiste des semi-conducteurs et docteur en micro-ingénierie, a rejoint le Centre suisse d’électronique et de microtechnique (CSEM). Adepte de l’effort sur longue distance, en particulier à VTT, l’homme est tenace et sait insister lorsque cela est nécessaire. Quelles pistes propose-t-il de suivre pour retrouver des perspectives, quel que soit le secteur? Collaboration, digitalisation et exploration. Interview d’un optimiste de nature.

Alexandre Pauchard, vous ne cherchiez pas un nouveau défi et vous voilà à la tête du CSEM. Quel a été le déclencheur?

Lorsque l’opportunité s’est présentée, plusieurs éléments m’ont décidé à me lancer dans la course. La mission du CSEM d’abord, qui est de soutenir l’économie suisse grâce au développement et au transfert de technologies. Sur les 90 millions de francs de revenus du CSEM en 2020, plus de 40% proviennent de collaborations avec des partenaires industriels.

Une nomination en plein covid, c’est aussi une certaine pression. Beaucoup d’entrepreneurs la vivent au quotidien. Qu’en est-il de votre capacité à la gérer?

La pression dans mon nouveau poste est certes élevée, mais je me sens bien armé pour y faire face. J’aime les accomplissements dans la durée. Je me suis auto-infligé une pression stimulante tout au long de mes études et de ma carrière. Déjà à l’EPFZ, mon objectif était de terminer le plus rapidement possible, pour ne pas alourdir la facture de mes études pour mes parents. Ensuite, en Californie, j’étais dans un environnement où on travaillait beaucoup, sans regarder sa montre. Aujourd’hui, je me passionne toujours à comprendre le fonctionnement des choses. Je me nourris des interactions avec les collaborateurs et les clients.

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Vous êtes admiratif de la diversité des projets du CSEM, l’occasion d’évoquer la ceinture intelligente COMO, qui mesure à distance les paramètres vitaux des patients atteints du covid. Cette technologie «made in CSEM», utilisée initialement par les astronautes, rappelle l’importance de la recherche appliquée en période de crise.

En effet. Le projet COMO (Corona Remote Monitoring) est un bel exemple de transfert de technologies. Le CSEM a commencé ses recherches dans le domaine des wearables (habits intelligents) dans les années 2000. Par la suite, ce système a été utilisé pour des missions scientifiques dans la station Concordia de l’Agence spatiale européenne (ESA) ou encore pour assurer la surveillance des pilotes de formule 1. Cette technologie a maintenant évolué et plusieurs sociétés suisses en bénéficient et l’intègrent dans leurs produits. C’est le cas de la start-up tessinoise Vexatec, qui dirige le projet COMO. Le CSEM y contribue avec la ceinture thoracique qui enregistre en continu le rythme cardiaque, la fréquence respiratoire, les mouvements du patient, ponctuellement le taux d’oxygénation du sang (SpO2) et la température de la peau. Les mesures sont transférées instantanément, sans fil, à une interface centrale. Grâce à ce système, le patient peut rester chez lui et recevoir des soins médicaux et psychologiques personnalisés, au fur et à mesure de ses besoins.

Vous êtes un homme de l’industrie. Quels éléments à ne pas négliger pour sortir de la crise actuelle?

Les entreprises vont devoir gérer la sortie du télétravail, tout en tenant compte des nombreux avantages de ce modèle. Elles devront aussi composer avec des collaborateurs vaccinés et non vaccinés. La gestion des voyages d’affaires sera également bouleversée. Je serais surpris que cela reprenne comme avant. Il semble aujourd’hui plus efficient de passer quelques heures devant l’écran avec un ou plusieurs clients que de prendre un jour ou plus pour aller discuter avec lui dans une foire professionnelle. Les PME devront trouver de nouveaux canaux de communication pour rester visibles. Je suis confiant en leur capacité à résister, pour autant qu’une autre tuile ne leur tombe pas sur la tête ces prochains mois.

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Vous pensez à l’accord-cadre?

Le pire est l’incertitude, on l’a vu avec une économie britannique en partie paralysée durant la saga du Brexit. Le même scénario risque de se répéter avec la Suisse en cas d’échec de l’accord-cadre avec l’UE (propos recueillis à la mi-avril, ndlr). Cette incertitude mine les ambitions des entreprises, réduit leurs envies de prendre des risques et d’investir en Suisse, détruit les liens de confiance avec nos partenaires européens. D’autres voies sont probablement possibles, mais vu la lenteur et la complexité des processus politiques, l’économie pourrait en souffrir durablement.

La recherche suisse serait également impactée. L’incertitude qui en résulterait diminuerait par exemple la propension de nos partenaires européens à inclure les équipes suisses au sein des gros projets européens, au moins jusqu’à ce qu’un nouveau modèle soit fermement établi.

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Quels leviers les entreprises peuvent-elles activer pour renforcer leur position ou être plus compétitives?

Instaurer la digitalisation dans la mentalité de l’entreprise est un levier essentiel. Il est faux de penser que ce n’est que le problème de la R&D. La digitalisation va au-delà de petites touches informatiques. Elle pose des questions à l’ensemble de l’organisation. Le vendeur doit désormais savoir gérer des éléments techniques, tels que l’intégration des nouvelles plateformes clients avec les systèmes IT déjà en place ou expliquer comment il est possible de bénéficier des données collectées.

Il y a quelques mois, une PME florissante dans le commerce du fer m’a expliqué qu’elle a dû investir dans l’urgence dans sa digitalisation, notamment pour ses catalogues d’outils, pour les lier avec les ERP de ses clients. La digitalisation est désormais un standard. Sans une offre adéquate, vous courez le risque qu’on se détourne de votre entreprise.

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Etes-vous plutôt de nature optimiste?

Oui! Le seul sujet qui m’alarme est l’état de notre planète en termes de biodiversité, d’exploitation des ressources, de réchauffement climatique et de pollutions diverses. Comme les deux guerres mondiales l’ont démontré, la sagesse humaine est présente en quantité insuffisante face aux défis planétaires supranationaux. La science ne laisse pourtant aucun doute sur les problèmes environnementaux actuels et ceux à venir, qui seront d’un autre ordre de grandeur que la crise du covid que nous traversons.