Avec 200 entreprises et 3500 personnes actives sur son site, le Biopôle d’Epalinges est l’un des principaux hubs des sciences de la vie en Europe. Nasri Nahas, son CEO depuis dix ans, pilote un écosystème où naissent les traitements et les solutions de demain. Rencontre avec un scientifique passionné par l’innovation et l’avenir de notre système de santé.
Sur les hauteurs de l’agglomération lausannoise, jouxtant le terminal du métro M2, le parc technologique et scientifique du Biopôle s’étend sur près de 80 000 mètres carrés. Le visiteur longe les bâtiments qui témoignent du dynamisme de ce qu’on appelle la Health Valley. Ils portent les noms d’acides aminés, les molécules de base qui composent les protéines et donc le vivant: Alanine, Sérine, Valine… «Notre raison d’être est de créer ici l’environnement optimal pour passer de la recherche scientifique et médicale à des applications concrètes pour les patients; et non pas de louer des mètres carrés», précise Nasri Nahas, le CEO du Biopôle depuis dix ans.
Le message est clair: vous êtes ici dans un lieu centré sur l’innovation dans les sciences de la vie et son développement immobilier n’est que l’expression en dur de la vitalité d’un écosystème assez unique. Les start-up en sont le cœur battant, mais la présence de grands groupes (Roche, Novartis, Ferring...), l’arrivée récente d’institutions comme le Swiss Data Science Center et Unisanté, l’organe de santé publique du canton de Vaud, en font l’un des deux clusters du biomédical les plus importants d’Europe.
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Des chiffres qui donnent le vertige
Avec ce mélange de modestie et d’ambition affichée qui le caractérise, Nasri Nahas énonce des résultats ébouriffants. En parlant avec ses collaborateurs, on apprendra que, derrière ses manières douces, le biologiste de formation aime aller vite. Dans les étages des services de l’économie vaudoise, on l’a d’ailleurs surnommé «Speedy Nasri». Les chiffres, donc: l’an passé, 36 entreprises ou organisations ont rejoint le Biopôle, portant leur nombre total à plus de 200 et quelque 3500 employés. Toujours en 2025, 757 millions de francs de capital ont été levés par ces mêmes entités – soit 20% du total des levées de fonds dans les sciences de la vie pour la Suisse. Plus significatif encore, les entreprises du Biopôle ont développé 250 produits, dont 140 sont déjà sur le marché.
On connaît le nom des stars basées au Biopôle. Par exemple Haya Therapeutics. Sortie en tête des meilleures start-up suisses en 2023, elle a signé l’année suivante un accord d’une valeur potentielle de 1 milliard de dollars avec le géant américain Eli Lilly. L’entreprise développe des traitements dits de précision pour reprogrammer les cellules pathologiques. Son médicament contre la fibrose cardiaque est en phase préclinique. Pour accélérer son développement aux Etats-Unis, Distalmotion a, elle, levé 150 millions de francs l’an passé. Avec son robot Dexter, elle s’attaque au marché en pleine croissance de la chirurgie assistée, trusté jusqu’ici par le leader américain Da Vinci. On peut citer aussi quantité d’entreprises plus petites, mais fort prometteuses. Parmi elles, Genknowme. Son test sanguin permet une analyse de marqueurs épigénétiques clés et donc de l’âge biologique des patients. Un formidable outil de prévention.
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Avant de prendre la tête du parc scientifique en 2015, Nasri Nahas a été le CEO de GeneBio, une entreprise de protéomique issue du Swiss Institute of Bioinformatics (SIB), fondée à Genève par les légendaires chercheurs Amos Bairoch, Ron Appel et Denis Hochstrasser. Pionnière des bases de données et des logiciels appliqués aux sciences de la vie, elle a disparu depuis, mais marque une phase cruciale de la Health Valley.
Pour Nasri Nahas, ce fut l’épreuve du feu entrepreneurial et managérial. Ce qui lui permet aujourd’hui de conseiller au mieux les créateurs des start-up hébergées au Biopôle. Une expérience nourrie aussi d’un parcours de vie peu commun. Son mantra tient dans le titre du film de Woody Allen Whatever Works, dit-il en s’excusant de passer du français à l’anglais. Face à l’adversité, rien ne sert de rester dans sa bulle et de cogiter à l’infini. Il faut aller de l’avant, contourner les obstacles sans se décourager, car rien n’est impossible. «Mon père est à la fois un grand inquiet et un grand optimiste», résume sa fille Noure, 26 ans, juriste à Genève.
Un parcours entre guerre, science et entrepreneuriat
Né en 1972 à Tripoli, au Liban, Nasri Nahas n’a jamais connu son pays autrement que déchiré ou en guerre. Ce qu’on a parfois appelé «la Suisse du Moyen-Orient» n’est qu’un douloureux souvenir lorsqu’il entame sa scolarité dans une école privée grecque orthodoxe, puis ses études à l’Université américaine de Beyrouth, en médecine. «Je suis chrétien, mais j’ai passé mes premières années dans une ville à 80% musulmane et donc la plupart de mes amis d’enfance étaient musulmans. Contrairement à nombre d’entre eux, je n’ai pas rejoint l’une ou l’autre des milices armées. Par conviction personnelle et parce que cela ne correspondait pas aux valeurs de ma famille. J’aime dire que je suis Libanais d’origine, Français d’adoption et Suisse de cœur.» Et d’ajouter avec émotion: «Je porte en moi cette diversité et ce besoin fondamental d’ouverture qui fait aujourd’hui si cruellement défaut dans le monde et, en particulier, dans la région d’où je viens.»
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D’abord tenté par la chirurgie cardiaque, Nasri Nahas bifurque vers le génie biologique et c’est pour décrocher un master dans cette discipline qu’il arrive en France en 1993, à l’Université de technologie de Compiègne. Expatrié depuis plus de trente ans, il retourne au moins deux fois par an, «presque religieusement», au Liban, où vivent encore ses parents. «La famille, c’est très important. La famille étendue encore plus.» Et on comprend en l’écoutant comment le conflit actuel affecte les Libanais restés au pays, mais aussi les membres de la diaspora, notamment ceux établis dans les pays du Golfe – Dubaï, Koweït, Arabie saoudite... – dont l’économie libanaise dépend pour tourner et qui pourraient devoir plier bagage si les pays arabes s’effondraient.
Etabli en France avec son épouse Chantal, elle aussi Libanaise, Nasri Nahas a fait ses premiers pas professionnels au sein de la start-up Genset, «la perle de la biotech française», selon son expression, où il entre d’abord comme ingénieur de recherche. Il est l’employé numéro 18 et aime à rappeler que l’entreprise comptera plus de 500 collaborateurs lorsqu’il la quitte cinq ans plus tard. Il a entre-temps fait un MBA à l’Université de Genève et bifurqué vers la finance et le business development. C’est avec cette double casquette de scientifique et de gestionnaire qu’il prend la tête de GeneBio en septembre 2001.
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Avec son épouse, sa fille et son fils, lors de la remise du bachelor de ce dernier à l’EPFL.Archives privées Nasri Nahas
Avec son épouse, sa fille et son fils, lors de la remise du bachelor de ce dernier à l’EPFL.Archives privées Nasri Nahas
En tant que CEO de l’entreprise genevoise, Nasri Nahas s’occupe de lever les fonds nécessaires à son développement. On pourrait s’attendre de sa part à l’habituel couplet sur le manque d’appétence au risque des investisseurs suisses. «En Europe, 16% des capitaux levés dans les sciences de la vie le sont dans nos frontières, dit-il. La Suisse ne représentant qu’à peine 2% de la population européenne, je n’arrive pas à me ranger du côté de ceux qui critiquent la situation de manque de financement. Nous devrions être fiers de ce score. Les Suisses font preuve d’une modestie qui ne cesse de me surprendre.» Bien sûr, les caisses de pension, entre autres institutions parapubliques, pourraient et devraient s’investir davantage dans le soutien à l’innovation. De même, Nasri Nahas répète aux startupers qui craignent encore trop souvent d’être dilués par les capital-risqueurs qu’il vaut mieux un petit pourcentage d’un gros gâteau que 100% de rien du tout. Whatever Works!
«En Europe, 16% des capitaux levés dans les sciences de la vie le sont dans nos frontières. Nous devrions être fiers de ce score.»
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La recette d’un écosystème performant
C’est donc fort de près de vingt ans d’expérience dans les biotechs que Nasri Nahas est approché pour reprendre le Biopôle. Lancé sur une initiative de la conseillère d’Etat Jacqueline Maurer, inauguré en 2004, le parc technologique est passé par des moments difficiles: licenciement de ses deux anciens dirigeants pour conflits d’intérêts, longues procédures judiciaires... L’arrivée de Nasri Nahas marque un nouveau départ avec un concept et un modèle d’affaires revisités qu’il défend avec brio devant les responsables de l’Etat de Vaud, propriétaire de Biopôle SA à 97,5%. A la différence de l’EPFL Innovation Park, il s’agit de bâtir un écosystème regroupant exclusivement des acteurs des sciences de la vie et de la santé: biotech, pharma, medtech, digital health, services de santé, consulting... Son storytelling s’en trouve simplifié.
L’objectif premier est de se mettre à l’écoute des entreprises locataires pour répondre au plus près à leurs besoins. Si les terrains appartiennent à Biopôle SA, les bâtiments sont la propriété d’investisseurs immobiliers qui, sur la base d’un cahier des charges défini par Nasri Nahas et son équipe, les ont construits et les gèrent. Notamment EPIC, Retraites Populaires et Edmond de Rothschild Real Estate Investment Management. L’équipe du Biopôle, elle, se concentre sur le contenu plutôt que sur le contenant du campus.
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Avec l’équipe qui gère l’écosystème du Biopôle.Archives privées Nasri Nahas
Avec l’équipe qui gère l’écosystème du Biopôle.Archives privées Nasri Nahas
L’incubateur StartLab offre aux start-up des laboratoires mutualisés dotés des équipements dernier cri. Un chiffre résume l’efficacité globale de l’écosystème du Biopôle: sur les 50 start-up hébergées dans ce même StartLab entre 2018 et 2023, 85% sont encore actives. Un record dans le monde brutal de l’innovation. Pour répondre aux nouvelles exigences de ses clients, le Biopôle a mis sur pied un Digital Health Hub qui réunit les sociétés et les experts du domaine pour accélérer la digitalisation des sciences de la vie. En 2020, l’ouverture de son SuperLab vise à offrir en location des espaces de laboratoires privés. Le Corporate Program permet de mettre en relation les start-up du Biopôle avec les grands de l’industrie, ceux de la pharma comme de la biotech. Le Biopôle Investment Program, lui, offre aux jeunes pousses du capital d’amorçage et de l’accompagnement pour les préparer aux investissements par des sociétés de venture capital.
Le record de 2025
Au total, les entreprises du Biopôle ont levé 757 millions de francs l’an passé. Un record. Dans le top 3: la société Tubulis avec 308 millions (d’euros), ADC Therapeutics avec 160 millions (de dollars) et Distalmotion avec 150 millions (de dollars).
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Ces initiatives successives constituent en quelque sorte le liant de l’écosystème Biopôle, nous explique Nasri Nahas: «L’une de mes plus grandes satisfactions, et la meilleure mesure de notre réussite, c’est le grand nombre d’interactions entre les entreprises et les institutions hébergées chez nous; plus de 60% d’entre elles nous disent qu’elles collaborent avec un autre acteur du site.»
Le CEO du Biopôle aime citer cette phrase reprise d’Isaac Newton: «Si nous voyons plus loin (et si nous avons du succès), c’est parce que nous sommes tous debout sur les épaules de géants.» Dans le cas du hub vaudois: un réseau de hautes écoles et d’instituts de recherche actifs dans les sciences de la vie, deux hôpitaux universitaires – le CHUV et les HUG –, la présence de géants de la pharma et un tissu vivace de start-up. Esprit fédérateur, Nasri Nahas souligne la nécessaire complémentarité du Biopôle et d’autres acteurs de la Health Valley comme le Campus Biotech ou le Genolier Innovation Hub, par exemple: «La Suisse est trop petite pour que nous ne collaborions pas chaque fois que cela fait sens. Notre concurrence ne se trouve pas ici, mais en Allemagne, en France ou en Grande-Bretagne.»
Benoît Dubuis, président de la Fondation Inartis et ancien directeur du Campus Biotech, abonde dans ce sens. Il ajoute: «Avec sa masse critique et la région dans laquelle il s’insère, le Biopôle rivalise avec l’écosystème qui s’est développé autour de l’Université de Cambridge.» Mais cette position reste fragile et, si Nasri Nahas aime souligner ce qui a été accompli, rien n’est pour lui définitivement acquis. «Il nous sollicite constamment pour avoir notre avis et enchaîne les projets comme s’il n’était jamais satisfait. Au point que je m’inquiète parfois pour sa santé», témoigne Olivier Philippe, un ancien de GeneBio qui l’a rejoint au Biopôle en 2016. Le principal concerné admet qu’il dort peu et qu’il est du genre soucieux. Il compense en pratiquant le yoga et la méditation à haute dose. Et en écoutant du jazz oriental, de l’opéra, de la chanson française – il connaît Jacques Brel par cœur.
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Les défis d’un modèle en pleine expansion
Ses prochains défis? Maintenir le liant de l’écosystème Biopôle. «Il y a dix ans, je connaissais personnellement tous nos membres; ce n’est plus le cas aujourd’hui et la situation sera plus compliquée encore quand nous accueillerons 250 ou 300 entreprises et 5000 personnes.» Il s’agit ensuite de renforcer le soutien aux entreprises qui n’ont d’autre choix que de se développer à l’international. Avec ses 9 millions d’habitants, la Suisse reste un marché microscopique. Enfin, Nasri Nahas rêve pour la Suisse d’un système de santé exemplaire, un genre de laboratoire d’idées, dans lequel la qualité des soins irait de pair avec une plus grande efficience et un accent mis sur la prévention.
Membre du conseil de la Fondation CHUV, il répète volontiers qu’il faut cesser de mettre l’hôpital au centre. Deux hôpitaux universitaires à 60 kilomètres de distance, l’un à Lausanne, l’autre à Genève, qui couvrent toutes les spécialités de la médecine, voilà qui confine aussi à l’absurde. Il partage du reste la vision de Robert Mardini, le directeur des HUG, qui propose une «collaboration radicale» entre les deux institutions. «Quand certains de mes amis libanais chantent les louanges du fédéralisme suisse, je dois souvent leur rappeler que, dans le domaine de la santé, avec 24 systèmes cantonaux différents, on atteint les limites du bon sens.»
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Et de rompre enfin une lance pour une utilisation plus fluide et responsable des données médicales. «Dans les sciences de la vie, la question reste encore largement taboue. Selon moi, nous sommes un brin schizophrènes en la matière. Nous partageons quantité d’informations sensibles très personnelles sur les réseaux sociaux, nous utilisons en toute confiance les services bancaires en ligne, mais, dès qu’il s’agit de données médicales, nous nous barricadons et la méfiance s’impose.»
«La question des données médicales reste encore largement taboue. Selon moi, nous sommes un brin schizophrènes en la matière.»
Conscient de la sensibilité de cette question, Nasri Nahas préfère parler de «transparence et de responsabilité» plutôt que de «protection» des données médicales. «Elles représentent une ressource essentielle pour la recherche de nouvelles thérapies. L’équilibre n’est certes pas facile à trouver et la généralisation de l’IA, si elle contribue à y parvenir, pose aussi de nouveaux dilemmes. Voilà pourquoi je suis particulièrement heureux d’accueillir au Biopôle quelque 60 chercheurs du Swiss Data Science Center. Ils apportent une contribution majeure à notre écosystème et à la réflexion sur l’avenir de notre système de santé.»
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Bio express
1972
Naissance à Tripoli, au Liban.
1993
Quitte le Liban pour poursuivre ses études en France.
1997
Mariage, entame son MBA à l’Université de Genève.
1999
Naissance de sa fille, suivie de celle de son fils quatre ans plus tard.
2001
Nommé CEO de GeneBio, qu’il dirige pendant douze ans.
2015
Prend ses fonctions de CEO du Biopôle.
2025
Accueille le Swiss Data Science Center et Unisanté au Biopôle.