Directeur exécutif des Jeux olympiques, le Lausannois Christophe Dubi est entré il y a trente ans comme stagiaire au CIO. Il en est aujourd’hui l’un des piliers essentiels. Un poste exposé pour ce manager d’un type particulier. Parmi ses défis actuels, les Jeux de Los Angeles en 2028 et la candidature de la Suisse pour les Jeux d’hiver.
« Quand j’ai rencontré Christophe Dubi pour la première fois, avec ses chaussettes rouges et ses cheveux longs, se souvient Jean-Claude Killy, je me suis dit : « Mais qui est cet oiseau ?» Alors responsable de la supervision des Jeux de Turin 2006, le mythique triple champion olympique de ski cerne rapidement le personnage: celui qui a débarqué trois ans plus tôt se distingue déjà par sa curiosité et une capacité à embrasser l’ensemble de l’écosystème olympique qui l’impressionne. Et un caractère outrageusement sympathique : « Il apportait un courant d’air frais à une institution qui en avait bien besoin. »
Un quart de siècle plus tard, en tant que directeur exécutif des Jeux, Christophe Dubi occupe l’un des postes les plus importants du CIO. L’un des plus exposés aussi. Faut-il le qualifier de numéro deux de l’institution, sous la présidente Kirsty Coventry ? « Ça ne veut rien dire, corrige-t-il d’emblée. Mes collègues, à commencer par le directeur général, ont eux aussi des rôles absolument essentiels. Je suis simplement un peu plus visible. »
Un homme, mille paramètres à gérer
Responsable des échéances les plus proches (les Jeux de la jeunesse de Dakar, les JO de Los Angeles en 2028, les Jeux d’hiver dans les Alpes françaises deux ans plus tard…), il suit et gère aussi les échéances plus lointaines, comme la candidature de la Suisse aux Jeux d’hiver de 2038. « C’est la beauté du job, confie-t-il, ce mélange du temps court et du temps long. »
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Christophe Dubi nous reçoit au siège du CIO. Sur une paroi de son bureau, un tableau blanc de 4 mètres sur 3 est recouvert de notes, de chiffres et d’organigrammes divers. On devine les enjeux logistiques, commerciaux et de sécurité qu’ils recouvrent. En revanche, pas d’ordinateur en vue.
Devant l’immensité de la tâche, le directeur exécutif a mis au point une méthode de travail bien à lui. Toutes les demandes, tous les e-mails, tous les documents qui lui sont adressés passent par Caroline Häsler et Anouk Graf, ses deux assistantes. Ses seuls outils : un smartphone et une tablette. Autre règle, le manager traite les dossiers en temps réel et ne laisse aucune pile se former.
Los Angeles, un défi hors normes
On aborde d’emblée le sujet des Jeux de Los Angeles en 2028. « Ils seront les plus grands jamais organisés», nous dit-il. Budget prévu : 7,1 milliards de dollars (4,48 milliards d’euros pour Paris 2024). Quantité de billets en vente: 14 millions (12,8 millions pour Paris 2024). Le nombre de sports, lui, passe à 36 avec l’adjonction du cricket, du baseball/softball, du squash... Mais contrairement à la Coupe du monde 2026, les prochains Jeux d’été se veulent accessibles. Une part importante des billets sera proposée à des prix abordables. Pas question d’une dérive mercantile comme celle orchestrée par la FIFA.
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Des billets abordables
Avec 14 millions de billets mis en vente, LA28 bat tous les records. Plus de 1 million de billets seront disponibles pour environ 28 dollars.
Près de la moitié des billets olympiques sont disponibles à moins de 200 dollars. Les premières ventes au grand public ont confirmé une forte demande pour tous les niveaux de prix, y compris pour les billets les plus chers.
Une tarification variable pourra être introduite après le lancement des ventes. Un système qui, dans l’ensemble, devrait éviter les surenchères observées lors de la Coupe du monde de football 2026 et permettre ainsi de respecter l’esprit olympique.
Les Jeux de 2028 reposent totalement sur des infrastructures déjà existantes ou éphémères. Une grande première. Pourquoi alors cette explosion des coûts? Les tarifs de location des stades, comme l’immense SoFi et son écran géant, le plus grand du monde, des salles, des piscines et autres installations, presque toutes en mains privées, se révèlent stratosphériques. Bienvenue aux Etats-Unis! Et c’est compter sans le budget mobilité dans une ville tentaculaire où les transports de masse sont sous-développés.
Imaginez : il faudra entre 1500 et 2000 bus pour acheminer les 14 millions de spectateurs attendus, nous explique Christophe Dubi. Les paramètres urbanistiques, géographiques, culturels, économiques et politiques font de chaque édition des Jeux un événement forcément différent de celles qui l’ont précédée. « Un autre attrait du poste, c’est justement la diversité des paramètres qu’il s’agit de gérer pour assurer à l’événement son caractère à la fois universel et unique. »
Marco Balich, le grand ordonnateur des cérémonies des Jeux de Turin, de Rio, de Sotchi, de Milan-Cortina… et de la dernière Coupe du monde de football, collabore avec Christophe Dubi depuis vingt ans. Il souligne son « sens de la beauté » et cette conviction partagée que les Jeux, le plus grand show du monde, ont pris une dimension qui transcende le sport et qui permet, justement, aux villes et aux pays hôtes de faire valoir leurs richesses et leurs spécificités. « Si les compétitions sportives restent au cœur de l’événement, chaque édition rayonne aussi par sa culture. »
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«Si les compétitions sportives restent au cœur de l’événement, chaque édition rayonne aussi par la culture.»
La curiosité comme moteur
Généraliste et ravi de l’être, Christophe Dubi souligne que sa curiosité sans limites, avant de devenir un outil de travail, a plutôt constitué un handicap. Il nous parle de Tim Marshall, l’auteur du best-seller Prisoners of Geography, qui reste sa référence quand il s’agit de comprendre les enjeux géopolitiques des Jeux. Il se remémore la remise de sa licence en économie politique de l’Université de Fribourg des mains du futur conseiller fédéral Joseph Deiss, alors doyen de la faculté. Avec ce commentaire : « Une petite licence, monsieur Dubi, mais des idées bien à vous. »
Avant d’entrer au CIO à l’âge de 27 ans, le futur directeur exécutif des Jeux a enseigné l’économie politique, travaillé six mois dans l’immobilier avant de démissionner, puis œuvré comme intérimaire chez Kodak. Sa rencontre avec l’olympisme n’est toutefois pas le fruit du hasard – il aime plutôt parler de «sérendipité». Et il faut à ce stade évoquer le père de Christophe Dubi, Gérard, légendaire attaquant du Lausanne Hockey Club (LHC), membre de l’équipe suisse aux Jeux olympiques de Sapporo de 1972.
Avec son père Gérard, légendaire attaquant du LHC et ancien membre de l’équipe suisse de hockey.Archives personnelles Christophe Dubi
Avec son père Gérard, légendaire attaquant du LHC et ancien membre de l’équipe suisse de hockey.Archives personnelles Christophe Dubi
La photo de la cérémonie d’ouverture a longtemps été affichée dans le hall d’entrée de l’appartement des Dubi, opérant sans doute une influence subliminale, mais bien réelle, sur l’enfant puis l’adolescent. C’est donc la rencontre, apparemment fortuite, de Gilbert Felli, un ami de son père, alors directeur des sports au CIO, qui va déboucher sur un stage au sein de l’organisation. « Mais j’étais loin d’imaginer, à l’époque, que j’y passerais l’essentiel de ma vie professionnelle. »
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Christophe Dubi est le deuxième membre de la famille à être passé par l’université. Ses grands-pères, son père, ses grands-oncles, ses oncles, ses cousins-cousines… ont été ou sont des chefs d’entreprise actifs dans la menuiserie-charpenterie, le chauffage-ventilation, la construction métallique et l’hôtellerie… « Toutes ces années, observe-t-il, j’ai pu évoluer dans plusieurs fonctions. Je n’ai jamais été un entrepreneur, comme beaucoup de mes proches, mais un intrapreneur disposant d’une liberté de manœuvre fabuleuse. »
Du stagiaire au cœur du CIO
Le CIO compte aujourd’hui quelque 750 collaborateurs répartis entre le siège administratif et le Musée olympique, à Lausanne. Plus de 250 personnes travaillent à Madrid pour la production de contenus, notamment télévisuels puisque l’organisation assure elle-même la retransmission des événements sportifs. Une sacrée machine. Mais lorsqu’il la rejoint, l’institution n’est encore qu’une PME d’une centaine de collaborateurs.
Rappelons que les Jeux d’Atlanta de 1996 ont été un électrochoc pour le CIO. Le spectacle sportif était au rendez-vous, mais l’organisation a révélé ses faiblesses : fonctionnement en silo des divers départements (sports, transports, droits TV, marketing, logistique…), absence d’une vision claire… Chargé de superviser les Jeux de Sydney 2000, Jacques Rogge, le futur président, va repenser la gouvernance du CIO. Il demande à Christophe Dubi, encore stagiaire, de réfléchir à une meilleure coordination de l’écosystème olympique. L’idée: mieux partager et donc capitaliser sur les enseignements tirés des éditions successives des Jeux pour mieux accompagner les villes hôtes. Cette approche intégrative va devenir la marque de fabrique d’un CIO modernisé.
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En 2007, Jacques Rogge nomme Christophe Dubi directeur des sports, un poste central, qui consiste notamment à gérer le sport aux Jeux et les relations avec les fédérations sportives. « Je n’étais pas candidat, mais il a décidé pour moi. Après tout, c’était lui le boss, m’a-t-il fait comprendre. Une fois encore, le «jeune homme», comme il aimait m’appeler, s’est trouvé avec de lourdes responsabilités face à des personnalités plus âgées que lui. »
Christophe Dubi sera, par exemple, l’artisan de l’introduction du skateboard entre autres nouvelles disciplines olympiques. Et pour l’anecdote, comme il aime savoir de quoi il retourne, il s’y met, passé 45 ans, s’inscrit même, avec son fils Jules et des amis, à un camp de formation aux Etats-Unis. « Il est essentiel que nous restions pertinents en nous adaptant aux nouvelles pratiques sportives.» Il a aussi été un fervent défenseur de la (ré)introduction du golf, l’un des sports qu’il pratique.
Contrairement à son père, Christophe Dubi n’a fait qu’une « petite carrière sportive », qui laissera pourtant des traces. « Dans les équipes de hockey où j’ai joué, je n’étais de loin pas le meilleur sur la glace, mais j’ai, plus souvent qu’à mon tour, été choisi comme capitaine. » Optimiste et rassembleur, voilà des traits de caractère qui ne l’ont jamais quitté depuis. Et ce sont d’ailleurs quelques-uns des adjectifs qui reviennent lorsqu’on interroge son entourage.
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«Dans les équipes de hockey où j’ai joué, je n’étais de loin pas le meilleur sur la glace, mais j’ai, plus souvent qu’à mon tour, été choisi comme capitaine.»
Les Jeux de Paris 2024 resteront comme l’une des éditions les plus audacieuses, organisée hors des stades, dans des lieux chargés d’histoire, à la Concorde, au Trocadéro, à Versailles… Président du comité d’organisation, Tony Estanguet se souvient avec émotion du soutien de Christophe Dubi lorsqu’il s’agissait d’arbitrer entre une version ambitieuse des Jeux et une approche plus traditionnelle. « Il nous a aidés à réaliser notre vision et à aller de l’avant en trouvant des solutions à chacun des problèmes rencontrés, mais sans jamais nous inciter à la jouer safe. Ce n’est pas dans son ADN. » Créatif, mais efficace, pragmatique, rapide… et toujours calme dans un monde où les ego sont parfois générateurs de crises.
Ses deux plus proches collaboratrices, citées plus haut, confirment qu’elles ne l’ont jamais entendu élever la voix. On lui demande le secret de cette équanimité. « La confiance. J’ai confiance dans les acteurs de l’écosystème olympique. A commencer par nos partenaires des comités d’organisation. De même, à l’intérieur du CIO, nous avons une relation de totale transparence avec la présidente, Kirsty Coventry, et l’ensemble de mes collègues. Plus concrètement, je ne demande jamais de reporting aux membres de mon équipe, je les laisse faire leur travail. Mais ma porte est toujours ouverte. La règle, c’est de ne jamais cacher les problèmes quand il y en a. »
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Christophe Dubi peut aussi compter sur Justine, 37 ans, une sportive passionnée, avec laquelle il s’est marié en secondes noces, « qui s’occupe de tout, confie-t-il, sans ambages. Et qui me permet, outre notre vie familiale et privée, de me concentrer à 150 % sur mon travail. » Souvent en déplacement, il aligne des semaines de 55 heures en moyenne lorsqu’il est à Lausanne, pas plus, pas moins.
Le directeur exécutif le reconnaît: ses conditions salariales sont très confortables, sensiblement supérieures à celles des conseillers fédéraux (quelque 500 000 francs, indemnité forfaitaire pour frais comprise), mais en deçà de la rémunération des CEO des principales caisses maladie du pays. Son poste est exposé, tient-il à préciser. « J’ai eu d’emblée carte blanche pour les Jeux de Rio, les premiers dont j’ai eu la responsabilité ultime. Mais l’obligation de résultats va de pair. » Changer de job un jour ? Christophe Dubi n’imagine pas travailler pour une autre entreprise, même s’il a reçu plusieurs propositions financièrement intéressantes. « La passion des anneaux, voilà ce qui me porte. »
Les Jeux face aux turbulences politiques
Communicateur hors pair, Christophe Dubi semble avoir réponse à tout. On revient sur les interventions de Donald Trump lors de la dernière Coupe du monde de football et, plus largement, sur les risques d’ingérence des politiques. « La ligne de défense la plus forte, et elle est encore renforcée dans la feuille de route Fit for the Future présentée fin juin par notre présidente, c’est l’indépendance absolue du sport, la simplicité des règles qui le régissent et la clarté du contrat avec le pays hôte, nous explique-t-il. L’un des marqueurs essentiels de l’olympisme, c’est la possibilité d’accéder aux pays hôtes pour TOUS les participants qualifiés sur la base de critères objectifs; le sport, c’est le mérite. Ce principe-là est inaliénable. »
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Les Jeux ne sont pas politiques, poursuit-il, mais ils sont dans la politique. « Le contexte évolue, forcément, poursuit-il. Nous sommes dans des projets de longue durée. La Chine de 2022 n’était pas celle des Jeux de Pékin en 2008, par exemple. » De même, quand le CIO attribue les Jeux de Sotchi à la Russie en 2007, c’est un pays dont le monde, à commencer par l’Europe, cherche à se rapprocher. Y compris sur le plan politique. « La réalité, c’est que nous sommes constamment confrontés à des changements géopolitiques et de régimes ainsi qu’à de profondes transformations économiques et technologiques comme celles induites par l’IA, par exemple. Il faut faire avec. » Et de revenir sur la dissolution de l’Assemblée nationale par Emmanuel Macron, un casse-tête pour le CIO et les organisateurs des Jeux d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises. Ou sur la possibilité de référendums dans le cadre de la candidature de la Suisse pour les Jeux de 2038.
Avec Emmanuel Macron et Anne Hidalgo lors des JO de Paris.Archives personnelles Christophe Dubi
Avec Emmanuel Macron et Anne Hidalgo lors des JO de Paris.Archives personnelles Christophe Dubi
« Si nous devons passer par là, pas de souci, c’est le jeu de notre démocratie. Le dossier s’en trouve toutefois plus compliqué. Après l’enthousiasme déclenché par les Jeux de la jeunesse à Lausanne, je suis convaincu qu’il y a là une occasion unique pour la marque olympique et pour la Suisse. Mais si elle veut conserver l’avantage d’être la seule candidate, elle doit se déterminer et nous donner les garanties nécessaires d’ici à la fin 2027. » Toujours confiant, l’homme aux chaussettes rouges veut croire que, cette fois-ci, ses concitoyens ne manqueront pas le rendez-vous.
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Bio express
1969
Naissance à Lausanne.
1996
Entrée au CIO comme stagiaire.
2007
Nommé directeur des sports.
2014
Reprend la direction exécutive des Jeux.
2016
Jeux de Rio, les premiers dont il assume la responsabilité.
2025
Entrée en fonction de Kirsty Coventry à la tête du CIO, 4e présidence pour Christophe Dubi qui a connu J. A. Samaranch, Jacques Rogge et Thomas Bach.