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Le portrait du mois

Sophie Michaud Gigon, verte et championne de l’économie suisse

Elle porte plusieurs casquettes avec passion. Conseillère nationale, la Verte Sophie Michaud Gigon a aussi piloté la transformation de la Fédération romande des consommateurs. Convaincue de la nécessité d’une stratégie industrielle, elle se pose en défenseure de la souveraineté numérique de la Suisse.

Weisses Viereck

Sophie Michaud Gigon cumule les casquettes de conseillère nationale et de secrétaire générale de la FRC.
Sophie Michaud Gigon cumule les casquettes de conseillère nationale et de secrétaire générale de la FRC.Pierre Fantys

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Beaucoup d’écologistes nourrissent pour le mot «industrie» une allergie presque pavlovienne. Sophie Michaud Gigon, elle, ne manque pas une occasion de souligner l’importance des PME et du secteur secondaire pour la prospérité du pays et la solidité de son tissu social. A l’opposé de la droite conservatrice qui rejette a priori l’idée même d’une politique industrielle et qui, comme Guy Parmelin, se félicite même de ne pas en avoir – malgré les interventions étatiques qui ne disent pas leur nom –, la Vaudoise est convaincue que, au lieu de travailler au coup par coup au parlement ou de s’accrocher aux dogmes, il faudrait au contraire faire preuve de réalisme (et de créativité) en la matière pour mieux faire face à la domination des GAFAM, au raz-de-marée technologique chinois et à toutes les batailles qui s’annoncent.
«C’est vrai, dit-elle, je suis un peu chauvine quand il s’agit de défendre l’avenir de notre économie.» Elle vient d’ailleurs d’interpeller le Conseil fédéral à la suite de l’assouplissement surprise de l’utilisation de la croix suisse pour des produits développés ici mais fabriqués à l’étranger. Les mentions «Swiss Research» ou «Swiss Engineering» induisent le consommateur en erreur; elles augmentent aussi le risque de voir des entreprises délocaliser leur production. Et de s’insurger contre ce qu’on appelle désormais la «loi On», du nom de l’entreprise de baskets made in Vietnam dont Roger Federer est actionnaire.

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Une patronne qui ne lâche rien

L’énergie qu’elle dégage incite à la métaphore, mais quand celles et ceux qui la côtoient utilisent avec une douce ironie le mot «tank», c’est pour mieux louer dans la foulée son sens de l’écoute, sa capacité à tirer les équipes et son flair politique. Et c’est peu dire que Sophie Michaud Gigon a apporté à la FRC le drive nécessaire à la transformation d’une association sous forte pression. Le recul du nombre de ses membres et leur vieillissement, la concurrence du magazine Bon à savoir, considéré parfois comme l’organe de la FRC (une irritante confusion!), la difficulté croissante à faire valoir les intérêts des consommateurs auprès des grandes entreprises et du monde politique... autant de défis qui réclament un engagement de chaque instant.
«Mais nous avons, je crois, passé l’épaule», souligne-t-elle. La FRC a lancé, avec les Faiseurs, une initiative de soutien à la micro-­entreprise. Elle s’est digitalisée et a intégré une IA interne pour mieux tirer parti des témoignages reçus et fournir une première réponse à ses membres. Elle a resserré les liens entre enquêtes, tests et revendications pour accroître son impact. L’association a aussi diversifié ses sources de financement via des campagnes de dons autour de ses sujets phares ainsi que par le soutien de plusieurs fondations. Contrairement à l’Allemagne, par exemple, où les organisations de défense des consommateurs sont intégralement financées par les pouvoirs publics, la FRC, elle, ne l’est que pour 14% de son budget. Le magazine Mieux choisir, devenu bimestriel et désormais distribué aux 20 000 membres de l’association, est complété par une newsletter gratuite envoyée à 50 000 lecteurs. «Nous avons changé d’organisation et de modèle d’affaires», résume-t-elle.

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Sophie Michaud Gigon est la première secrétaire générale de la FRC à cumuler ce poste et un mandat de parlementaire fédérale. A peine nommée, elle est allée chercher le futur président de l’association, Christophe Barman, créateur de la société Loyco, cofondateur de la Fédération suisse des entreprises, concurrente de l’USAM et d’Economiesuisse, jugées imperméables à un capitalisme conciliant performance et durabilité. Un promoteur également de l’holacratie, une forme de management non pyramidal où l’autorité et la prise de décision sont distribuées. «Notre structure est très horizontale, s’amuse Christophe Bruttin, le responsable du contenu digital de la FRC et l’un des artisans de la transformation de l’organisation. Mais, à la différence d’une entreprise comme Loyco, on sait d’emblée qui est le boss.» Une cheffe qui parle clair et sans détour.
Cette double casquette de politicienne et de manager permet à Sophie Michaud Gigon d’optimiser l’impact de la FRC et de ses combats à Berne. Elle offre aussi à l’association une visibilité accrue dans l’opinion publique et les médias. Elle implique toutefois une charge de travail considérable et pas facile à gérer quand on a de plus deux enfants en âge de scolarité. L’année 2025 s’est révélée particulièrement pénible et douloureuse, nous confie-t-elle. Un décès d’abord, celui de sa maman, au mois de mai: «C’était totalement inattendu et soudain. Je n’ai pas eu la possibilité de lui dire adieu.» Silence.

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Sophie Michaud Gigon avec son mari et ses enfants
Sophie Michaud Gigon avec son mari et ses enfants
Avec son mari, Frédéric, et leurs deux enfants, Elise et Arthur, à Boston, aux Etats-Unis.Archives personnelles Sophie Michaud Gigon
Avec son mari, Frédéric, et leurs deux enfants, Elise et Arthur, à Boston, aux Etats-Unis.Archives personnelles Sophie Michaud Gigon
En septembre, le parlement refuse l’introduction de l’action collective. Une lutte âpre et une défaite d’autant plus amère que la FRC s’était investie à fond dans ce combat. En l’espèce, cette loi aurait pu permettre aux propriétaires suisses de VW, lésés dans le Dieselgate, d’être dédommagés comme les autres plaignants européens. L’introduction de cet outil dans l’arsenal légal helvétique semble malheureusement reportée aux calendes grecques. Enfin, la transformation numérique de la FRC, les graves nuisances du réaménagement de ses locaux, un accident et un autre deuil dans l’équipe ont mis celle-ci sous une énorme pression. Avec 18 personnes et les défis RH qui vont de pair, un budget de plus de 3 millions de francs, l’association fonctionne comme une PME et ce n’est pas un hasard si la parlementaire Sophie Michaud Gigon se déclare volontiers au diapason des petits patrons.

Une enfance au contact de l’économie

Cette proximité s’explique aussi par ses ascendants familiaux et les vacances passées chez ses grands-­parents à Saint-Prex. Côté maternel, ils sont propriétaires et gèrent une entreprise de menuiserie-charpenterie. Côté paternel, le grand-père est l’ingénieur responsable des fours de la verrerie Vetropack. Ce lien avec l’entreprise vaudoise aide aussi à comprendre sa lutte épique contre la fermeture de l’unique producteur de verre en Suisse. Un gâchis, ne cesse-t-elle de répéter. Cette initiation à l’économie et à l’industrie par immersion se double d’un contact précoce avec la politique: ses grands-pères sont tous deux municipaux sous les couleurs du Parti radical.

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Son enfance, Sophie Michaud Gigon la passe d’abord dans le quartier populaire de Prélaz, à Lausanne. Alors qu’elle vient de fêter ses 10 ans, son père, coiffeur de formation, embrasse la profession d’infirmier en santé publique — il sera le premier du canton. Il faut pour cela déménager à Payerne, un déracinement dont elle se souvient des accents rebelles dans la voix. De sa mère, elle hérite du goût de l’indépendance financière (celle-ci exercera plusieurs métiers) et des valeurs d’une féministe qui ne descend pas dans la rue banderole au poing, mais qui ne cesse de se battre au quotidien à l’époque où les femmes doivent être accompagnées de leur père ou de leur mari pour ouvrir un compte bancaire.
Sophie Michaud Gigon enfant
Sophie Michaud Gigon enfant
Enfant, en compagnie de son « cochon d’Inde adoré».Archives personnelles Sophie Michaud Gigon
Enfant, en compagnie de son « cochon d’Inde adoré».Archives personnelles Sophie Michaud Gigon
Bonne élève à l’école? Certainement. «C’était important de bien travailler. Ça venait de moi et pas de mes parents, qui ne me poussaient pas particulièrement.» Claire Silva, sa meilleure amie depuis l’université, sa «pote, [sa] copine des études et du pogo», confirme: «Sophie va toujours au bout de tout, elle est passionnée, elle cherche systématiquement à se surpasser. D’ailleurs, quand nous faisions des travaux ensemble, je m’occupais de l’introduction et elle, invariablement, de la conclusion.» Dans ses moments de doute, la politicienne qu’elle est devenue s’interroge d’ailleurs sur son inclination au perfectionnisme. A quoi bon la maîtrise des dossiers quand des mois d’efforts se soldent par une fin de non-recevoir au parlement? Travailler dans le vide, admet-elle cependant, fait partie du jeu. Même pour les tempéraments impatients.

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Mais revenons à l’époque des études. Les deux inséparables sont en Faculté des lettres avec, en parallèle, un cursus en science politique. Et comme elles aiment les défis, elles optent au final pour la germanistique. «Nous étions totalement larguées», se souvient Claire Silva. Il faudra, pour rattraper leur retard, faire un séjour en Allemagne. Sophie Michaud Gigon passe ainsi un an à Tübingen, en colocation dans une Wohngemeinschaft. «Personnellement, je savais déjà que j’allais œuvrer à l’échelle nationale», confie-t-elle pour expliquer son choix. Des compétences qui vont s’avérer précieuses au parlement. Un long séjour à Zurich lui permet d’ajouter à sa palette linguistique le suisse-allemand, qu’elle comprend bien mais parle peu. Un atout pour forger des compromis au sein de la Commission de l’économie et des redevances, dont elle fait partie.
Elle se voit un temps ambassadrice, mais renonce à faire le concours d’entrée du Département des affaires étrangères. «J’étais et je reste sans doute trop cash pour la diplomatie.» Elle travaille néanmoins un an comme coordinatrice dans l’organisation du sommet Rio+10, qui se tient en 2002 en Afrique du Sud, participe à la fondation des Jeunes Vert-e-s Suisse dont elle sera la première présidente, occupe un poste de cheffe de projet et responsable de la coopération internationale pour le Conseil suisse des activités de jeunesse avant de rejoindre la direction de Pro Natura comme responsable de la Suisse romande. Dans le même temps, elle est élue conseillère communale à Lausanne, où elle siège pendant treize ans avant son élection au Conseil national en 2019.

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De l’écologie à la stratégie industrielle

Son appétence pour les affaires internationales et l’économie la pousse à rejoindre la délégation du parlement suisse auprès de l’OCDE. Avec quelques gros enjeux au programme: la taxation minimale des entreprises à 15% et le feuilleton qui s’ensuit, l’imposition des GAFAM, l’introduction de prescriptions et incitatifs de durabilité qui, s’ils semblent actuellement enlisés, n’en restent pas moins essentiels. Dans ce contexte, elle noue des liens avec des parlementaires d’autres partis comme le conseiller aux Etats obwaldien du Centre Erich Ettlin, qui vient de lui succéder à la présidence de ladite délégation. «Elle défend sur certains sujets économiques des positions différentes des miennes, témoigne celui-ci. Mais elle est d’un commerce agréable et aborde les questions de manière non-idéologique.» Sophie Michaud Gigon passe d’ailleurs à Berne pour un animal politique assez particulier. Elle est par exemple la seule parlementaire chez les Vert-e-s à avoir soutenu l’accord de libre-échange avec l’Inde.
Mais c’est sur le thème de la stratégie industrielle et de la défense de la souveraineté numérique de la Suisse qu’elle s’est récemment distinguée. On se souvient qu’au moment de la fermeture de Vetropack, il y a deux ans, elle avait déposé une motion plaidant pour une politique qui, au-delà du cas particulier du fabricant de verre, statue sur les priorités économiques du pays. Une motion remplacée en mars dernier par un postulat approuvé par la majorité du parlement et qui demande au Conseil fédéral un rapport sur les secteurs et les technologies stratégiques pour l’avenir de la Suisse. «Ce que je demande, ce n’est pas un copier-coller de ce qu’on voit à l’étranger mais, justement, d’engager une discussion sérieuse sur le sujet et de proposer des solutions à des défis qui tiennent compte des réalités suisses.»

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Le lancement du Green Deal européen a constitué pour elle une première alerte. L’Inflation Reduction Act de l’administration Biden, une deuxième. Et la dénonciation de l’accord-cadre avec l’Union européenne entraînant la suspension de la reconnaissance mutuelle des produits de la medtech et de la biotech, une troisième. Les règles du jeu ont changé, il faut bien l’admettre, insiste-t-elle. La Chine est entrée à l’OMC il y a vingt-cinq ans. Ce qui ne l’a pas empêchée de déployer une stratégie de conquête de tous les secteurs importants de l’économie avec un soutien massif de l’Etat. Le raz-de-marée de son industrie automobile sur l’Europe et le reste du monde contribue enfin à une prise de conscience. La vassalisation numérique de l’Europe, chaque jour plus évidente, aussi. Tout comme le lien géostratégique insécable entre le contrôle des gisements de minerais, celui des flux énergétiques et les solutions technologiques. «Ne pas se doter de moyens pour faire face à cette nouvelle donne, c’est être d’une coupable naïveté. Arrêtons de rêver!»

«Ne pas se doter d’une stratégie industrielle pour faire face à cette nouvelle donne, c’est être d’une coupable naïveté. Arrêtons de rêver!»

Voilà pourquoi la conseillère nationale a déposé en septembre dernier une motion sur la souveraineté numérique du pays, incitant à privilégier des entreprises suisses qui répondent à des besoins de sécurité et de durabilité, comme Exoscale, Proton ou Infomaniak. Décidée à ne pas lâcher l’affaire, Sophie Michaud Gigon a enchaîné il y a trois mois avec une interpellation posant la question des leviers offerts par les marchés publics et l’éventuel remplacement des Microsoft, Google, Amazon ou Huawei par des fournisseurs nationaux. La Suisse se doit de jouer la carte du réveil technologique suisse et européen. Elle peut se targuer à cette fin d’innombrables savoir-faire reconnus mondialement. Y compris dans le domaine de la transition énergétique. Par exemple, la chimie analytique et les procédés de séparation indispensables à la transformation des batteries usagées en matières premières récupérées localement. Un marché de plusieurs milliards à l’horizon 2030.

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Une de plus!

Elle coiffe désormais une casquette supplémentaire. Fin mai, Sophie Michaud Gigon a été élue membre du comité directeur de Swiss eMobility, une association en faveur de la voiture électrique. Tous les acteurs du secteur et tous les partis politiques y sont représentés.
On lui demande si elle n’est pas parfois découragée par la lenteur et les revers de la politique fédérale. «Un jour sur deux», répond-elle en riant. Heureusement, il y a les bons repas entre amis et le sport pour compenser. «J’ai toujours eu besoin de me dépenser physiquement pour garder mon équilibre.» Le volley (sa discipline de prédilection quand elle était adolescente et jeune adulte), l’aviron, le skating (qu’elle pratique avec son mari, Frédéric, professeur d’allemand et doyen dans un gymnase lausannois) et le football, qui rassemble les passions sportives de l’ensemble de la famille. Sophie Michaud Gigon fait d’ailleurs partie de l’équipe parlementaire FC Helvetia.

«Je me dois d’activer tous les leviers à disposition pour affaiblir le vent qui souffle dans les voiles du populisme et des extrêmes.»

Il faut donc vivre avec et supporter les déconvenues. Ne pas perdre courage dans la lutte, par exemple, contre la concurrence déloyale des plateformes d’e-commerce telles que Temu ou Shein. Nouer des alliances, en l’occurrence avec les représentants du commerce de détail. Ou avec l’agriculture quand il s’agit d’obtenir de la part des grands distributeurs Migros, Coop, Aldi et Lidl plus de transparence sur leurs marges. Et fêter les victoires quand il y en a. «Face aux défis qui, au final, occupent 90% de l’actualité mondiale – le climat, l’accès aux ressources et une répartition des richesses toujours plus inégale –, je me dois d’activer tous les leviers à disposition pour affaiblir le vent qui souffle dans les voiles du populisme et des extrêmes. C’est la motivation et le sens de mon engagement à la fois en politique et dans l’économie.»

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Bio express

1975
Naissance à Lausanne.
1993
Entre à l’Université de Lausanne où elle rencontre Frédéric Gigon. Ils se marieront en 2002.
2003
Participe à la création des Jeunes Vert-e-s, dont elle est la première présidente.
2009
Naissance d’Elise et, trois ans plus tard, d’Arthur.
2017
Entrée en fonction comme secrétaire générale de la FRC.
2019
Première élection au Conseil national.
A propos des auteurs

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