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Le portrait du mois

Etienne Eichenberger, entrepreneur de la philanthropie

Cofondateur du cabinet de conseil WISE, Etienne Eichenberger contribue à distribuer chaque année plusieurs dizaines de millions de francs de dons. Une référence en Europe. Cheville ouvrière d’un important effort de formation, il œuvre aussi à une plus grande transparence et à la professionnalisation du hub genevois de la philanthropie.

Weisses Viereck

Etienne Eichenberger
Pierre Fantys

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Il ne pose en général pas pour la photo, mais se trouve derrière l’objectif pour la prendre, la photo. Fondateur du cabinet de conseil en philanthropie WISE et président de la Swiss Philanthropy Foundation (SPF), Etienne Eichenberger répète volontiers que les stars, ce sont ses clients, les donateurs et les récipiendaires de la générosité de ceux-ci, en Suisse et à l’étranger. Son job à lui consiste à jouer le trait d’union entre les deux parties.
Ce qui le fait se lever le matin, c’est la conviction de contribuer, même de manière humble, à un monde meilleur. Avec un souci constant d’efficacité: «Comme entrepreneurs de la philanthropie, notre KPI (Key Performance Indicator), ce n’est pas l’EBITDA, mais le nombre de donateurs, les sommes données, les emplois créés, la quantité et la qualité des projets menés à bien, le nombre de personnes qui en bénéficient.»
S’il se prête à l’exercice du portrait, c’est parce que le monde de la philanthropie est en pleine évolution. Un secteur d’activité peu connu et qui suscite parfois la suspicion. Les sommes et l’importance des enjeux qui vont de pair exigent un effort de transparence, une professionnalisation du domaine. Et son rajeunissement. Fort de son expérience, le quinquagénaire veut être l’acteur de ce changement. Ou plutôt l’un des acteurs. «J’ai toujours raisonné de manière collective, précise-t-il. On ne réussit jamais rien seul.»

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«J’ai toujours raisonné de manière collective, on ne réussit jamais rien seul.»

La Suisse, terre de philanthropie

En tant que l’une des principales plateformes mondiales de la philanthropie, la Suisse compte quelque 13 000 fondations cumulant une fortune de 159 milliards de francs. Le canton de Genève occupe une place particulière avec 1400 fondations et plus de 25 milliards de francs d’actifs. Et une proximité unique avec les organisations internationales ainsi que plusieurs centaines d’ONG. La plus connue, la Fondation Hans Wilsdorf, le seul actionnaire des montres Rolex, distribue à elle seule quelque 600 millions par an (chiffres 2025). Dont 250 millions à Genève.
Dans cet écosystème, Etienne Eichenberger, son associé Martial Paris et leurs trois collaborateurs travaillent avec une dizaine de fondations de famille et conseillent ponctuellement une vingtaine d’autres acteurs de la philanthropie, dont un certain nombre de chef(fe)s de PME. En règle générale, les organisations soutenues par les donateurs accompagnés par WISE bénéficient de 300 000 francs et plus par projet.
L’entrepreneur reçoit dans ses bureaux genevois, place Cornavin, en face de la gare, et nous emmène d’emblée à l’étage, dans la cafétéria que le cabinet de conseil partage avec la Swiss Philanthropy Foundation, qu’il a cofondée il y a vingt ans. Cette fondation dite abritante emploie, elle, 18 collaborateurs à Genève pour son fonctionnement, 45 autres qui ­travaillent sur les programmes de certains fonds en Angleterre, au Canada, en Espagne et en Bulgarie, sans oublier les quelque 140 donateurs qui siègent dans des comités de pilotage au sein de la SPF. En tout, une constellation de presque 200 personnes. Un chiffre dont il n’est pas peu fier.

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Le tournant du Covid

On lui demande de revenir sur les étapes de sa vie de facilitateur de la philanthropie. «Je n’aime pas trop me retourner sur le passé, mais notre partenariat avec la Fondation des Nations unies à New York et l’Organisation mondiale de la santé (OMS) au début du covid a marqué un tournant.» Lorsque la pandémie survient, les responsables de l’OMS approchent la SPF. Ils anticipent l’assèchement de leurs moyens financiers et demandent à Etienne Eichenberger et ses collègues de les aider.
La fondation genevoise va contribuer à la levée de fonds de 252 millions auprès de 660 000 personnes sur douze mois et en s’appuyant sur le réseau Giving Europe, qui fédère une vingtaine de fondations en Europe et des partenaires outre-Atlantique. Une réussite spectaculaire: «Nous anticipions une dizaine de millions au maximum!» Cette opération démontre sa capacité à réunir des organisations à l’international autour d’un projet d’ampleur, en l’occurrence le Covid-19 Solidarity Response Fund. Elle consolide aussi la réputation de la Swiss Philanthropy Foundation en tant qu’infrastructure professionnelle à disposition de donateurs qui, au lieu de se doter de leurs propres équipes, peuvent s’appuyer sur elle pour mener à bien leurs projets.

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Une vocation née dans la famille

Enfant, on se rêve astronaute, vedette de cinéma, mécanicien auto ou avocat. Le métier de conseiller en philanthropie est moins connu et le chemin pour y arriver parfois sinueux. La vocation d’Etienne Eichenberger s’ancre toutefois dans un terreau familial fertile. Son père, médecin de famille, a travaillé notamment dans les prisons et s’est beaucoup occupé d’addiction aux drogues. Sa mère, infirmière de formation, a été présidente de paroisse, vice-présidente du Centre social protestant (CSP), engagée dans l’aide aux réfugiés. Le couple en a d’ailleurs caché plusieurs chez lui. Autre exemple: cette jeune mère et son enfant de 2 ans, censés rester six mois dans la maison familiale et qui y ont finalement séjourné plus de seize ans!
Mentionnons au passage que la sœur aînée d’Etienne Eichenberger, Caroline Eichenberger, dirige aujourd’hui l’association Camarada et son centre de formation pour les femmes migrantes. Sa sœur cadette, Isabelle Pasquier-Eichenberger, elle, a été au Grand Conseil à Genève, puis conseillère nationale verte pendant quatre ans. Figure tutélaire, le grand-père occupe lui aussi une place importante dans la mythologie des Eichenberger: contremaître chez Hispano-Suiza, il démissionne en vingt-quatre heures quand l’entreprise décide, après-guerre, de continuer dans la fabrication d’armement plutôt que de se remettre à produire des voitures.

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Désireux de découvrir le vaste monde, après avoir frôlé l’échec à la maturité à cause de l’allemand, le jeune Etienne choisit d’étudier l’économie… à l’Université de Saint-Gall. Le voilà bientôt chez Nestlé pour un stage d’un an en Inde. Il enchaînera avec un poste à la DDC, l’agence d’aide au développement de la Confédération, pilotera également un projet pour la fondation de Stephan Schmidheiny. Il comprend, au contact du terrain, ce qui fait la valeur de projets de philanthropie menés sur une base entrepreneuriale. A Berne, au milieu des années 1990, il rencontre sa future épouse, Patricia Hubscher, de la famille propriétaire de Caran d’Ache, alors que celle-ci travaille dans la finance à Zurich. Ils auront ensemble trois enfants nés en 2005, 2007 et 2011.

«J’ai eu la chance d’épouser une femme extraordinaire qui vient de l’entrepreneuriat et qui en comprend les implications.»

Etienne Eichenberger avec sa fille Ella, en pleine escalade, dans la vallée de Saas (VS)
Etienne Eichenberger avec sa fille Ella, en pleine escalade, dans la vallée de Saas (VS)
Avec sa fille Ella, en pleine escalade, dans la vallée de Saas (VS).Archives privées Etienne Eichenberger
Avec sa fille Ella, en pleine escalade, dans la vallée de Saas (VS).Archives privées Etienne Eichenberger
«J’ai eu la chance d’épouser une femme extraordinaire qui vient du monde de l’entrepreneuriat et qui en comprend donc les implications, souligne-t-il. Le démarrage de WISE n’a pas été facile, je voyageais trois mois par année, nous enchaînions les rendez-vous... Patricia, tout comme l’ensemble de ma belle-famille, m’a toujours soutenu, non pas pour m’ouvrir des portes, je n’ai jamais rien demandé, mais en me faisant confiance et en croyant à mon projet.» Présidente du conseil d’administration de Caran d’Ache, Carole Hubscher, sa belle-sœur, renchérit: «Il m’a toujours bluffée par son courage et sa capacité à mettre en œuvre sa vision. Un véritable entrepreneur. Ce qu’il a tenté était à l’époque tout à fait nouveau en Suisse.» Le caractère pionnier des services offerts par WISE vaudra d’ailleurs, à lui et à Maurice Machenbaum, cofondateur et associé de cette époque, en 2013, le premier Prix de l’innovation décerné par la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève.

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Dans les années 1990, Etienne Eichenberger (à gauche) travaille en Amérique latine à l’insertion des jeunes au sein de l’association Casa Alianza.
Dans les années 1990, Etienne Eichenberger (à gauche) travaille en Amérique latine à l’insertion des jeunes au sein de l’association Casa Alianza.
Dans les années 1990, Etienne Eichenberger (à gauche) travaille en Amérique latine à l’insertion des jeunes au sein de l’association Casa Alianza.Archives privées Etienne Eichenberger
Dans les années 1990, Etienne Eichenberger (à gauche) travaille en Amérique latine à l’insertion des jeunes au sein de l’association Casa Alianza.Archives privées Etienne Eichenberger

Une autre manière de donner

Mais revenons à la méthode WISE. Elle se veut à la fois personnalisée et proactive. Au lieu d’attendre les demandes de fonds ou de lancer des appels à projets, Etienne Eichenberger et ses collègues commencent par sonder les intérêts et les aspirations de leurs clients-donateurs. Ils enquêtent ensuite pour trouver les initiatives déjà existantes qui leur correspondent et y appliquent une grille d’analyse rigoureuse.Cette approche, la société WISE l’a développée au fil des années en accompagnant des acteurs de la philanthropie comme la Fondation philanthropique Next de la famille Mauvernay, propriétaire de l’entreprise pharma Debiopharm. Sensibles aux causes humanitaires, liés à l’éducation et à l’autisme, axés sur la qualité entrepreneuriale des projets, les Mauvernay financent par exemple la chaîne Radio Begum, basée à Kaboul, qui reste l’un des seuls moyens de formation et d’information des femmes afghanes sous le joug des talibans. Avec l’établissement d’une chaire de philanthropie familiale à l’IMD, dotée de plusieurs millions, la Fondation philanthropique Next a aussi rendu possible l’intégration de la philanthropie dans le curriculum de la business school lausannoise.
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C’est le nombre de projets financés et supervisés par WISE pour le compte de ses clients. Quelque 10 millions de personnes en ont bénéficié. La Swiss Philanthropy Foundation, elle, a abrité à ce jour 136 fonds et un total de 653 millions de francs depuis sa création en 2006. L’an passé, la fondation a distribué quelque 60 millions de francs au bénéfice de 1237 organisations.
C’est d’ailleurs avec le professeur Peter Vogel, le détenteur de cette chaire, et la chercheuse Malgorzata Smulowitz qu’Etienne Eichenberger a cosigné le livre Family Philanthropy Navigator: The Inspirational Guide for Philanthropic Families on Their Giving Journey, paru en 2020 et traduit en français et en japonais. Un ouvrage pratique à l’usage des donateurs, qui procède par étapes: l’exploration de leurs motivations, la définition d’une stratégie sur la durée, les critères de sélection des partenaires, le dimensionnement des ressources et des structures, le choix de la forme juridique à donner à leur engagement.

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Entre influence et intérêt général

Les chiffres de la philanthropie donnent le tournis. Et suscitent le questionnement. Un canton comme Genève n’est-il pas, au final, exagérément dépendant des fondations privées pour le financement de ses institutions sociales et culturelles? Contrairement aux Etats-Unis, où les fonds privés sont indispensables au financement du système de formation, par exemple, ils ne se substituent pas en Suisse et en Europe continentale aux pouvoirs publics, mais interviennent en complémentarité, argumente Etienne Eichenberger. «S’il est légitime de s’interroger sur l’influence de ces grands donateurs, il faut dans le même temps mettre en perspective leur importance et éviter de les aborder de manière invariablement soupçonneuse, ce qui pourrait à terme les décourager.»
Fondateur de la coopérative Démarche basée à Lausanne, entrepreneur social emblématique, Stéphane Manco confirme. L’organisation qu’il dirige depuis 1992 et qui coiffe plusieurs domaines d’activité avec ses 280 salariés (la formation et l’insertion dans le monde du travail, notamment via différentes activités économiques comme la récupération de textile avec Textura, les services de nettoyage, l’hôtellerie et la restauration...) profite du soutien de plusieurs philanthropes locaux. Parmi ceux-ci, la Fondation philanthropique Next citée plus haut. Mais son budget de 38 millions de francs est essentiellement couvert par l’Etat et par les recettes des activités de la coopérative. Les fonds philanthropiques offrent, en revanche, une agilité qui permet la réalisation de projets qui, sinon, ne verraient pas le jour.

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Passionné de formation, Etienne Eichenberger a multiplié les initiatives pour améliorer encore les compétences des acteurs de la philanthropie. Par exemple, la Foundation Board Academy organisée en partenariat avec le Centre en philanthropie de l’Université de Bâle, destinée aux membres et dirigeants des fondations. Ou les bourses de Board for Good destinées à des jeunes de moins de 35 ans. La problématique est connue: le bénévolat reste la règle dans le monde de la philanthropie et, pour des raisons de disponibilité, les postes à responsabilité sont principalement occupés par des retraités dont l’expérience ne rime pas toujours avec une bonne connaissance des responsabilités liées à ce rôle. Ces bourses sont pensées pour apporter un «vent de fraîcheur» dans les fondations et y promouvoir un autre visage de la diversité.
Le Conseil d’Etat genevois vient par ailleurs de libéraliser les conditions-cadres de la philanthropie en autorisant une rémunération des membres de conseils de fondation à hauteur de 10 000 francs, sous certaines conditions. «Bon nombre d’entre eux sont, vu les sommes en jeu, appelés à prendre d’importantes responsabilités, on l’oublie parfois, observe Etienne Eichenberger. Une réforme salutaire, donc, qui devrait aussi contribuer à renforcer l’attractivité de Genève pour les philanthropes du monde entier.»

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Bio express

1971
Naissance à Genève.
1991
Stage en Inde chez Nestlé.
2003
Mariage avec Patricia Hubscher; ils auront deux filles et un garçon.
2004
Création de WISE Philanthropy Advisors.
2013
Prix de l’innovation décerné par la Chambre de commerce, d’industrie et des services de Genève.
2026
Fête des 20 ans de la Swiss Philanthropy Foundation (SPF), qu’il a cofondée et qu’il préside.
A propos des auteurs

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