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7 mars 2020: Joël Magnin, entraîneur de Neuchâtel Xamax, pose dans le stade vide de la Maladière. © V.Flauraud/L'Illustré

Quand la planète foot joue aux dominos

Le football est paralysé. Plus de 30% des clubs pourraient disparaître et la valeur des joueurs va chuter. A quoi ressemblera le monde du ballon rond de demain?

Effet domino: deux mots pour résumer la situation du foot mondial. La FIFA a accepté le report de son Championnat du monde des clubs, afin que l’Euro 2020 se joue en 2021 et que, ainsi, les championnats nationaux puissent se poursuivre cet été, de même que la Ligue des champions et l’Europa League. Joueurs à l’arrêt, mercato d’été chamboulé, droits TV renégociés et clubs en manque de liquidité, assurément le foot de demain aura un visage différent lors de la reprise. Mais lequel?

L’UEFA insiste pour que les clubs terminent le championnat dès que les restrictions sanitaires seront levées. La date du 1er juin est encore espérée. Dans une communication avant Pâques, l’instance européenne évoque même des sanctions possibles auprès des clubs qui mettraient fin à leur saison prématurément. Pour les 20 clubs de la Swiss Football League (SFL), cela représente 13 journées de championnat et trois tours de Coupe de Suisse.

Réduction de salaire

Prolonger la saison a des conséquences directes sur le marché des transferts, car, traditionnellement, les contrats des joueurs prennent fin le 30 juin. «La FIFA a recommandé de reporter le mercato d’été d’un mois ou deux, mentionne Véron Mosengo-Omba, directeur des associations membres de la FIFA et membre de la Task Force Covid élargie. Mais la décision finale sur les contrats des joueurs appartient aux clubs et est régulée par les différents droits nationaux. La FIFA a émis des recommandations, elle n’impose rien.» La fenêtre de transfert pourrait même durer jusqu’à la fin de l’année. Cela poserait alors des problèmes d’intégrité des compétitions.

L’instance mondiale l’a annoncé, elle aidera financièrement ses 211 fédérations. Dans un premier temps, elle a fait un don de 10 millions de dollars au fonds de solidarité mis en place par l’Organisation mondiale de la santé pour lutter contre le Covid-19. Pas suffisant (La FIFA débloquera des fonds opérationnels pour 2019 et 2020 s’élevant à 150 millions de dollars à ses associations membres, a-t-elle déclaré le 24 avril, ndlr). D’autres aides vont être activées. Mais la clé de répartition des montants peine à être validée par tous, soulignant les difficultés du fédéralisme à l’échelle planétaire et la problématique des ego.

Une autre recommandation de la FIFA est de demander aux joueurs d’accepter une réduction de salaire de l’ordre de 30%. Plusieurs pays ont déjà joué le jeu, à l’image de l’Allemagne, de l’Italie et de l’Espagne. Ce n’est pas le cas des footballeurs anglais, qui allèguent une diminution des recettes fiscales britanniques si leur salaire baisse. En Suisse, la Nati a renoncé à 1 million de francs de rétribution, cela en faveur de l’Association suisse de football (ASF). Du côté des joueurs du FC Bâle, ça grince davantage, avec une proposition de réduction des revenus de 20%. En discussion, elle se ferait sous condition. Ces atermoiements de privilégiés contrastent avec la réalité de beaucoup de clubs helvétiques. «Certains joueurs de Challenge League ne gagnent pas plus de 4500 francs par mois», rappelle Claudius Schäfer, le président de la SFL, qui ne souhaite pas alimenter la polémique.

Des matchs à huis clos?

Face à ce jeu de dominos que le football doit rapidement maîtriser, quelle est donc la priorité? «Retrouver les pelouses dès que possible et finir le championnat, même à huis clos, pour toucher les droits TV. En Europe, ceux-ci représentent plusieurs milliards. C’est différent en Suisse, où la billetterie a plus d’importance; de l’ordre de 30 à 40% des recettes, signale Frédéric Page, ancien directeur sportif de Neuchâtel Xamax et directeur de la Fondation Gilbert Facchinetti. Quant à la question du mercato, c’est en ce moment le plus petit des problèmes, car on parle d’abord de survie des clubs.»

>>Lire aussi: Le Bâlois qui a conquis la Romandie


En coulisse, on estime que 30% des clubs professionnels sont menacés de disparition la saison prochaine, faute de liquidité. «Le risque de faillite en raison du coronavirus est bien réel pour beaucoup de clubs», indiquait dans le SonntagsBlick Dominique Blanc, président de l’ASF, sorti de l’hôpital mi-avril après avoir contracté le Covid-19.

Le risque de faillite en raison du coronavirus est bien réel pour beaucoup de clubs.

Dominique Blanc, président de l’Association suisse de football (ASF)

Claudius Schäfer se veut plus rassurant, dans un premier temps: «En ce moment, les joueurs professionnels sont au chômage partiel et cela aide bien. Il y a aussi les 50 millions de francs de la Confédération pour le sport professionnel; des prêts sans intérêts de 500 000 francs maximum. Actuellement (soit fin avril, ndlr), aucun club de la SFL n’a sollicité un tel prêt.» A noter que la Confédération alloue également 50 millions de francs au sport populaire sous forme de contribution à fonds perdu.

La situation sera différente en cas de reprise du championnat, qui se ferait vraisemblablement à huis clos. «Les clubs devront payer les joueurs qui ne seront plus au chômage partiel, mais ne bénéficieront pas des recettes de la billetterie. Ils devront peut-être aussi renégocier les montants du sponsoring, voire les rembourser, souligne le président de la SFL. Cela reste la meilleure option afin de toucher les recettes des droits TV, de la ligue et du marketing. Mais tous les clubs vont perdre de l’argent.»

Ce point divise. Certains clubs, à l’image de Sion ou Xamax, ont déjà communiqué qu’ils préféraient une annulation pure et simple de la saison. Edmond Isoz, ancien directeur de la SFL, évoquait au début de la crise 100 millions de francs de perte pour la Super League. Claudius Schäfer ne préfère pas jouer les futurologues. Il rappelle cependant que, en temps normal, le chiffre d’affaires annuel de la SFL est de 350 millions de francs.

Seul bol d’air pour les clubs suisses: les droits TV conclus avec Teleclub, une filiale de Swisscom, qui courent jusqu’à l’été 2021. Alors que pour la majorité des clubs européens les nouveaux droits TV se négocieront en pleine crise du Covid-19. Des signatures qui ne seront certainement pas sabrées au champagne…

Foot en décroissance

Dès lors, à quoi ressemblera le foot post-Covid-19? Se jouera-t-il davantage avec la relève, avec de plus petits salaires et dans des stades où les entrées seront limitées? Les questions sont légitimes. «Les clubs devront en tout cas prendre des mesures pour créer des réserves, augmenter leur capital-actions et pourquoi pas contracter des assurances en cas de pandémie. Le tournoi de tennis de Wimbledon l’a fait et va toucher 141 millions de dollars à la suite de son annulation cette année», observe Frédéric Page.

S’il est trop tôt pour donner un cadre à la saison prochaine, tous savent que celle-ci sera compliquée. «Il est logique de penser que les salaires seront moins élevés et que les joueurs vaudront moins sur le marché des transferts, pointe Claudius Schäfer. Le Centre international d’étude du sport (CIES) prévoit 28% de perte de valeur sur les prochains transferts. Cela pourrait même être plus. Mais qu’est-ce qui sera important: jouer ou avoir un gros salaire?»

Effet collatéral: les recettes du mercato seront moindres, alors que bon nombre de clubs, y compris en Suisse, comptent sur la vente de leurs joueurs pour se renflouer. Gianni Infantino, le président de la FIFA, tente de prendre de la hauteur dans les colonnes de la Gazzetta dello Sport: «Peut-être que le football pourra se réformer. Moins de tournois pour les rendre plus intéressants, moins d’équipes pour obtenir un meilleur équilibre et moins de matchs pour protéger la santé des joueurs.» La décroissance, beaucoup en parlent. Un jeu utopique?

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