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Didier Joris, figure reconnue de la viticulture valaisanne (ici lors du gel des cultures d’avril 2017), explique que certaines vignes sont encore en jachère à Chamoson. © Le Nouvelliste

La quadrature du cercle du Valais du vin

Frappée par une crise sans précédent, la viticulture valaisanne se déchire autour des options à prendre pour sortir du marasme. Une véritable guerre de religion oppose ceux qui jugent la politique vitivinicole actuelle obsolète à ceux qui s’y accrochent désespérément. Plongée dans un secteur sinistré, où la liste des victimes ne cesse de s’allonger.

«Des milliers de vignerons ne toucheront jamais le solde de la vendange 2019, des centaines d’autres n’ont pas trouvé preneur de leur récolte 2020 et beaucoup parmi ceux qui ont livré n’ont reçu aucune garantie d’être payés. Chez moi, à Chamoson, terroir pourtant réputé, on trouve déjà des vignes en jachère. Je crains que cette situation dramatique, encore aggravée par la crise du Covid-19, ne pousse des gens au désespoir et ne provoque des drames humains. On en est là.» Voix atypique mais écoutée de la viticulture valaisanne, Didier Joris lance un véritable cri d’alarme à l’heure où les cuves se referment sur une vendange au volume présumé inférieur à la moyenne décennale (45 millions de kilos), mais prometteuse en termes de qualité.

Explosion des cépages

Pour le vigneron-éleveur, le canton, qui fournit un tiers de la production du pays mais ploie sous des stocks démesurés – 66 millions de litres au 31 décembre dernier –, n’a plus d’autre solution. Soit il assainit et repense le secteur en profondeur, soit il continue à s’enfoncer dans une crise qui laisse de plus en plus de producteurs sur le bord de leurs vignes. Et ceci malgré la petite embellie annoncée par Swiss Wine au premier semestre.

Problème: pour s’attaquer aux racines du mal, encore faut-il s’entendre sur leur nature et leur origine. Et c’est là que le bât blesse. Entre le camp des «progressistes», qui souhaitent se délester au plus vite de certains boulets du passé pour créer un modèle mieux adapté au marché, et celui des «conservateurs», qui s’accrochent à un paradigme qu’ils estiment encore garant de succès futur, les approches et les visions sont à des années-­lumière les unes des autres.

Pour les premiers, l’urgence est de réduire la taille du vignoble, estimée à 4800 hectares. «Même si elle a déjà diminué de près de 500 hectares ces dernières années, il y en a encore 1500 de trop, assène Didier Joris. Ce n’est pas moi qui le dis, mais le marché. La consommation de vin en Suisse diminue année après année et nos stocks augmentent mécaniquement. C’est suicidaire.»

Je crains que la situation dramatique des vignerons, encore aggravée par la crise du Covid-19, ne provoque des drames humains.

Didier Joris, viticulteur bio et encaveur, Chamoson

Un avis auquel se rallient bon nombre de spécialistes. A commencer par José Vouillamoz, biologiste et ampélologue de renommée mondiale, qui met le doigt sur un autre excès, tout aussi néfaste selon lui: l’explosion du nombre de cépages. Une soixantaine actuellement commercialisés, et autant en test selon l’Office valaisan de la viticulture. Une multiplication effrénée que l’auteur de Wine Grapes, la bible des cépages, traduite en plusieurs langues, met sur le compte de l’individualisme forcené des années 1990. «A cette époque, chaque vigneron voulait se différencier de son voisin. Du coup, on a planté un peu tout et n’importe quoi, mais surtout des cépages allogènes. A tel point qu’on a fini par brouiller le message et embrouillé le consommateur. Sans parler des noms et des appellations qui ne reflètent pas toujours l’expression de leur terroir.»

Et d’illustrer son propos avec l’exemple de nos voisins français. «L’Alsace, dont le vignoble est trois fois plus étendu que le nôtre, cultive une dizaine de cépages, la Bourgogne trois, sur près de 30 000 hectares.» Pour José Vouillamoz, le Valais devrait donc se concentrer sur une quinzaine de cépages indigènes et traditionnels. Un resserrage qui lui permettrait de mieux se profiler sur la carte viticole du monde. «Mais comment se forger une identité forte quand des cépages aussi emblématiques que la petite arvine (220 ha) et le cornalin (150 ha) ne représentent – ensemble – que 7% du vignoble?» interroge le Saillonain.

La diversité, une richesse

«Fadaises!» s’insurge Yvan Aymon, le président de l’Interprofession de la vigne et du vin du Valais (IVV), pour qui la diversité est au contraire une richesse et une planche de salut pour le canton. «Pourquoi faire comme tout le monde?» se demande celui dont l’activité principale est d’enseigner le marketing territorial et le management durable des entreprises à la HES de Sion. Avant d’argumenter: «On l’a encore constaté à l’occasion des récentes caves ouvertes. Les milliers de visiteurs, dont beaucoup sont venus de Suisse alémanique, ont adoré découvrir notre large gamme de vins. Et je rappelle au passage que ce positionnement en faveur de la diversification, auquel nous croyons dur comme fer, a été décidé démocratiquement. L’erreur serait de changer continuellement de stratégie», estime le patron de l’IVV, également opposé à la thèse selon laquelle diminuer la surface du vignoble serait la solution miracle.

Un autocrate, comme Carlos Ghosn chez Renault, serait peut-être le moyen de sortir le secteur de l’ornière, lance Xavier Bagnoud. © DR

«On plante massivement des vignes dans de nouvelles zones de production. D’ici à dix ans, la Chine deviendra le premier pays producteur mondial de vin. Mais on plante aussi de la vigne en Angleterre et même encore plus au nord. Est-ce qu’il viendrait à l’idée «d’experts» de proposer à la branche horlogère de produire moins de montres de luxe en Suisse?» ironise-t-il. Même son de cloche du côté de l’Office cantonal de la viticulture, où Pierre-André Roduit ne voit pas pour quelle raison une faible production empêcherait une appellation de devenir l’étendard d’une région.

«Si tel était le cas, l’appellation Barolo n’aurait jamais accédé à une notoriété mondiale puisque ces quelque 2000 hectares représentent moins de 4% de la production piémontaise», devise-t-il, avant de qualifier d’«étonnante» l’idée d’abandonner près de 30% de la surface viticole. Le chef de l’Office cantonal de la viticulture admet toutefois que le résultat de l’opération déclassement de vins AOC en appellation «vin de table», récemment diligentée par la Confédération, incite à la réflexion. Pas moins de 21 caves valaisannes ont en effet participé à cette action, bradant 4,6 millions de litres. «A l’heure où, en quelques clics de souris, on nous livre à domicile pratiquement tous les vins du monde, s’adapter aux nouveaux modes de consommation devient prioritaire.»

Haro sur les vins étrangers

Les vins étrangers. La peste pour la viticulture suisse, entend-on: 150 millions de litres sur les 245 millions consommés chaque année dans le pays. Une concurrence déloyale puisque subventionnée par les pays concernés, dénoncent les organisations faîtières, qui supplient le parlement et le Conseil fédéral de fermer un peu ce robinet et d’ouvrir celui du soutien à la production locale.

Un faux problème pour Xavier Bagnoud, dont la réputation d’œnologue-conseil n’est plus à faire. «Accuser les vins étrangers de tous les maux permet surtout d’occulter les difficultés récurrentes dont nous souffrons et qui crèvent les yeux. J’en vois plusieurs. Le côté franc-tireur qui caractérise la profession. Nous devons être la seule région du monde à proposer 20 sortes de flaconnage différentes, à autoriser deux capacités de bouteilles, 70 et 75 cl, qui trompent le consommateur, ainsi que tous les formats d’étiquettes, d’habillages et d’emballages possibles et imaginables. La seule région du monde à ne produire que de l’AOC alors qu’entre vignes de plaines ou de coteaux, de rive droite ou de rive gauche, la qualité du raisin varie fortement mais se paie au même prix. La seule région du monde, enfin, à avoir un marketing et une promotion aussi désuets», martèle le consultant apprécié des médias.

Yvan Aymon © lindaphoto.ch

Est-ce qu'il viendrait à l'idée "d'experts" de proposer de produire moins de montres de luxe en Suisse?

Yvan Aymon, président de l'Interprofession de la vigne et du vin valaisan (IVV)

«Savez-vous que près de 20% du prix d’une bouteille de champagne est consacré à sa promotion?» enchaîne dans le même registre Dominique Fornage, animateur de la vinothèque et école Nobilis, à Sion. Pour cet expert en vins, il ne fait aucun doute que le Valais possède des blancs parmi les meilleurs du monde mais qu’il bute sur une sorte d’inextricable paradoxe. «D’un côté, nous avons les vins haut de gamme les moins chers de la planète et, de l’autre, des vins bas de gamme hors de prix en comparaison internationale. Que faire pour lutter avec un vin étranger vendu 2,50 francs la bouteille, qui est bon et ne présente aucun défaut œnologique?» Renoncer à une partie de l’AOC pour produire un vin de table plus léger, beaucoup moins exigeant en termes de quotas et de travail, suggère Xavier Bagnoud. Une idée parmi d’autres.

Reste à convaincre 22 000 vignerons, dont 450 professionnels, propriétaires de 80 000 parcelles réparties dans 65 communes, ainsi que leurs diverses associations. Pratiquement impossible, estime Xavier Bagnoud, tant les intérêts des différents acteurs de la branche sont divergents.
qu’attendre de Fenaco?

«Entre un propriétaire-encaveur qui consacre 1000 heures de travail à l’hectare et un faiseur de vrac qui achète des raisins pour les revendre à l’extérieur du canton, les business models sont incompatibles. Voilà pourquoi, malgré les louables acrobaties de l’IVV et de l’Office, on trouve par exemple sur le marché une bouteille d’humagne à 28 francs et une autre à 8 francs. Il faudrait peut-être un autocrate, genre Carlos Ghosn à son arrivée chez Renault, pour sortir le secteur de l’ornière», conclut l’œnologue, dans un clin d’œil entendu.

Et si l’autocrate dont parle notre interlocuteur s’appelait Fenaco? Le géant agricole bernois a fait une entrée fracassante dans le capital de Provins ce printemps, sauvant la coopérative de la faillite. «Il est clair que Fenaco va professionnaliser et élever les exigences de toute la filière», analyse Dominique Fornage. Président de la nouvelle structure, Christian Consoni a soufflé le chaud et le froid lors de sa prise de pouvoir, en mai dernier. «Si nous avons investi dans Provins, c’est que nous croyons au potentiel des vins suisses. Mais, au final, c’est le marché qui décidera», a prévenu l’Argovien, soulignant que son groupe s’est acquitté d’une facture de 13 millions de francs pour solder le paiement de la vendange 2019. Autre indice encourageant, le nouveau propriétaire de la plus grande cave de Suisse a promis d’encaver le même volume que l’année dernière, soit plus de 8 millions de kilos, et de respecter les prix indicatifs fixés par l’IVV.

«J’ai sondé plusieurs acteurs de notre filière fruitière. Tous, sans exception, se déclarent très satisfaits de leur collaboration avec Fenaco, amorcée il y a treize ans, avec la reprise d’Union-Fruits. Je ne vois pas pourquoi ce qui fonctionne pour les fruits ne fonctionne pas pour le vin. Fenaco est un partenaire stratégique de premier ordre. J’ai confiance en sa volonté de valoriser les vins AOC valaisans.»

Chef du Service valaisan de l’agriculture, Gérald Dayer se réjouit des nouvelles opportunités qu’offre le groupe alémanique. Avec plus de 10 000 collaborateurs, un chiffre d’affaires proche de 7 milliards de francs et une trésorerie de plusieurs centaines de millions, ce dernier, qui contrôle des enseignes solidement implantées comme Landi, Volg et DiVino, sa filière vinicole, possède en effet un réseau national de rêve. «Wait and see», modère Dominique Fornage, en rappelant que le géant d’outre-Sarine pointe au sixième rang des importateurs de vins étrangers du pays et qu’il sera sans doute tenté tôt ou tard, ou contraint, d’exercer une pression sur les prix.

Marché mondial en crise

Pour le journaliste et œnologue vaudois Pierre Thomas, le remède, c’est la consommation locale. © S.Nemeth

De sa tribune d’observation extérieure au canton, le journaliste, œnologue et écrivain vaudois Pierre Thomas porte un regard moins passionné sur une situation qu’il tente de dédramatiser. «En réalité, c’est le marché mondial du vin qui est en crise. Partout, en France, en Espagne, en Italie, le mot d’ordre est de couper ou de laisser une partie de la vendange sur plant», détaille le fondateur du site Thomasvino.ch, qui ne voit pas pour autant de raison de paniquer.

«La clé du problème, c’est la consommation. Il suffirait que celle des vins suisses augmente de 10% pour réguler le marché. Par comparaison, l’Autriche consomme 70% de ce qu’elle produit, soit pile le double ce que les Suisses boivent en vin local», regrette notre interlocuteur, en lançant quelques pistes pour sortir le Vieux-Pays de sa détresse.

«Avec des stations comme Verbier, Crans-Montana, Zermatt, Saas-Fee, le Valais a la clientèle cible pour promouvoir ses produits. Une autre option serait d’accélérer le processus de production bio, ce qui ferait drastiquement chuter les rendements (vignoble neuchâtelois à 60% bio, vaudois et valaisan entre 10 et 15%, ndlr).» «Je produis bio, je récolte 400 grammes au mètre et je n’arrive pas à nouer les deux bouts», répond en écho Didier Joris.

Le Valais du vin attend plus que jamais celui ou celle qui brisera la quadrature de ce cercle infernal. Le temps presse…

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