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Le skipper genevois compte boucler son prochain Vendée Globe en 80 jours, contre 105 lors de la dernière édition. © B.Kormann/ Illustré

Alan Roura, ses défis sportifs et financiers

Le 8 novembre prochain, le Genevois s’élancera pour son deuxième Vendée Globe, la course en solitaire la plus difficile du monde. Dès son retour à terre, un autre marathon l’attendra: trouver de nouveaux sponsors pour repartir à l’assaut de l’Everest des mers.

Le 8 novembre prochain, 33 marins s’élanceront des Sables-d’Olonne pour le Vendée Globe, la seule course à la voile autour du monde en solitaire, sans escale et sans assistance, un défi immense souvent qualifié à juste titre d’Everest des mers. Parmi eux, le Genevois Alan Roura, 27 ans, sera une nouvelle fois le benjamin de la course, comme lors de la précédente édition il y a quatre ans. Il avait alors terminé à une excellente 12e place, acquise de haute lutte sur un bateau d’un autre âge, construit seize ans plus tôt par Bernard Stamm.

Cette fois, le skipper helvétique dispose d’une monture datant de 2007, donc pas toute jeune non plus. Mais Alan Roura et son équipe ont travaillé d’arrache-pied ces dernières années pour améliorer les performances du bateau, en lui ajoutant notamment des foils. Acquis par l’équipe La Fabrique Sailing Team en 2017, ce voilier lui a déjà permis de traverser l’Atlantique à cinq reprises (trois courses, un record de la traversée de l’Atlantique Nord en solitaire et un convoyage de retour depuis la Guadeloupe). Il dispose dès lors d’une parfaite connaissance de son monocoque.

Objectif: boucler son tour du monde en 80 jours

Des modifications qui ne suffiront toutefois pas au skipper helvétique pour rivaliser avec les grosses écuries telles que Charal de Jérémie Beyou, LinkedOut de Thomas Ruyant ou encore Hugo Boss d’Alex Thomson, qui peuvent toutes compter sur un bateau de dernière génération et un budget à huit chiffres. Pour Alan Roura, boucler le tour du monde aux alentours de 80 jours (soit 25 de moins qu’il y a quatre ans), représenterait un magnifique exploit sportif.

De la réussite de son Vendée Globe dépendra aussi l’avenir du marin helvétique. En effet, le soutien de ses sponsors prendra fin en juin 2021, après un engagement contractuel de quatre ans. Une nouvelle course financière débutera alors pour lui, certainement moins périlleuse que les mers du Sud mais tout aussi stressante, puisqu’il devra convaincre des entreprises de l’accompagner pour une nouvelle aventure jusqu’au Vendée Globe de 2024.

Mathieu Quartier, CEO de Swisspro © DR

Comme sponsor, je suis persuadé que la voile est l’un des meilleurs investissements coût-visibilité.

Un défi d’autant plus difficile que le skipper et sa PME de six personnes aspirent légitimement à viser plus haut et rêvent de disposer des moyens nécessaires pour monter un projet gagnant. «Pour y arriver, nous devons doubler le budget de fonctionnement annuel, qui passerait alors de 1 à 2 millions d’euros, soit 8 millions sur quatre ans, nous explique Alan Roura lors de notre rencontre dans ses quartiers généraux de Lorient, en Bretagne, fin juin. A cela viennent s’ajouter les coûts de fabrication d’un nouveau bateau, estimés entre 5 et 7 millions d’euros.»

Pour lui, le scénario idéal consisterait à trouver un mécène qui prendrait en charge la construction du bateau et en deviendrait ainsi le propriétaire. Ce dernier pourrait ensuite toucher une partie des revenus engrangés pour la location des espaces publicitaires sur le bateau avant que celui-ci ne soit revendu à l’issue du contrat. «Au final, il s’agit pratiquement d’une opération blanche pour le mécène», assure Alan Roura. Si tous les astres s’alignent dans ce sens pour le skipper suisse, il faudra compter six mois pour dessiner le bateau et dix-huit mois pour sa construction. «Nous pourrions ainsi bénéficier de deux ans pour affiner nos réglages et passer beaucoup de temps en mer avant le prochain Vendée Globe, tout en profitant de très bons prix pour la construction dans une période moins chargée pour les chantiers navals.»

Un sport dans l’air du temps

L’appel aux mécènes est donc lancé. Mais quel retour peuvent espérer les sponsors en soutenant un projet de course au large en solitaire? «Dans le domaine de la voile, le nom du sponsor principal est directement associé au bateau, on parle des performances d’Alan Roura sur La Fabrique dans les médias lors des courses, c’est une visibilité extraordinaire, commente Jean-Loup Chappelet, professeur à l’Institut de hautes études en administration publique (Idheap) à Lausanne, qui a lancé en 1995 le premier cours de politique et management du sport en Suisse.

Dans une période marquée par le coronavirus, le sponsoring va logiquement se faire plus rare et se concentrer sur les grands événements. Or, la Route du Rhum ou le Vendée Globe jouent clairement dans cette catégorie. Sans oublier que les valeurs telles que l’environnement, le dépassement de soi, la persévérance, le courage ou la réactivité, qui caractérisent la voile en solitaire en haute mer, collent parfaitement à celles que de nombreuses entreprises cherchent à mettre en avant aujourd’hui.»

La voile permet au sponsor titre d’accoler son nom au bateau, lui assurant une visibilité maximale. © C.Bretschi/ La Fabrique Sailing Team

Sur le plan des retombées médiatiques, les chiffres parlent d’eux-mêmes. Lors de la dernière édition, pour les 400 000 francs investis par les sponsors du défi helvétique, l’équivalent publicitaire des articles de presse a atteint 6,6 millions d’euros. Pendant la course, 777 sujets journalistiques ont été publiés, atteignant un lectorat estimé à plus de 27 millions de personnes. En 2018, lors de la Route du Rhum qui a vu Alan Roura atteindre une belle 7e place, c’est même une audience de 43,56 millions de personnes qui a été atteinte.

Les marins, des héros hors normes

Si les retombées médiatiques sont bien réelles, est-ce qu’elles ont été l’élément déterminant pour convaincre les sponsors actuels de s’engager dans ce défi? «Bien sûr que nous avons été attirés par la force de frappe d’un tel sponsoring. Ce d’autant plus qu’en 2016, à la signature du contrat, nous inaugurions notre nouveau bâtiment La Fabrique, avec un musée interactif, et nous devions communiquer, explique Cyril Cornu, sponsor titre et responsable marketing de l’entreprise de boulangerie traditionnelle Cornu à Champagne (VD). Mais nous avons aussi été particulièrement séduits par la personnalité d’Alan, son caractère passionné, engagé, sympathique et disponible. Nous n’aurions jamais pu nous offrir une telle visibilité et un gain de notoriété aussi rapide. Ou alors nous aurions dû investir des montants à sept chiffres en publicité, dépassant largement nos possibilités.»

Même constat chez Pemsa, autre sponsor officiel. Pour son directeur régional, Eric Joliat, le calcul des retombées dépend de ce que l’on attend du contrat. «Chez Pemsa, nous nous situons entre le sponsoring et le mécénat. Normalement, si vous investissez 1 franc, il faudrait investir le double pour communiquer autour de ce partenariat. De notre côté, nous n’avons rajouté que 20 à 30% du montant investi. Cette somme nous a permis d’organiser plusieurs événements avec Alan pour notre communauté ainsi que nos partenaires. Ces rencontres ont toujours été très appréciées. Nous cherchions un retour plus qualitatif que quantitatif et nous sommes très satisfaits. Ceci nous a également permis de communiquer de manière régulière sur nos réseaux sociaux et de créer du storytelling.»

Chez Prodis, également sponsor officiel de La Fabrique et actif dans la sécurité, on soutient la combativité dans le sport. Par le biais du cyclisme, notamment. «Nous nous sommes passionnés pour la personnalité d’Alan et pour son projet et nous avons vite trouvé un terrain d’entente, se rappellent José Guaico et Carlos Escandon, fondateurs. Nous n’avons jamais été déçus. Il a toujours joué le jeu pour nous et nous avons été touchés par ce sportif de très haut niveau.»

Ce qu’il y a de particulier avec la voile, insistent tous les sponsors interrogés, c’est la dimension émotionnelle de ce sport qui ne se retrouve dans aucun autre. Plus que des sportifs, ce sont des aventuriers qui risquent leur vie, 24 heures sur 24, seuls pendant des semaines sur les mers les plus inhospitalières du monde.

Jean-Loup Chappelet, professeur de management du sport, Idheap © DR

Ce sport a l’avantage de renvoyer une très bonne image, sans dopage, sans triche, en pleine nature.

«Je peux vous garantir que pour réussir une telle course, il faut avoir une sacrée personnalité, insiste Mathieu Quartier, CEO de Swisspro, également sponsor officiel. Il faut être un excellent marin doté d’une condition physique incroyable, être capable de réparer seul son bateau en cas de problème, le tout avec des pointes jusqu’à 30 nœuds dans des mers démontées avec des creux de 10 mètres… Ces marins pratiquent un sport extrême et ce sont des héros. En tant que sponsor, je pense que la voile est l’un des meilleurs investissements coût-visibilité. Et sincèrement, quel autre sport vous permet d’inviter des partenaires à vivre une expérience aussi unique que de naviguer avec Alan Roura sur son bateau à Lorient pendant une journée entière?»

Malgré la difficulté de leur métier, les marins restent accessibles et ne vivent pas dans un monde à part comme certaines stars du football. «Le vainqueur du Vendée Globe va gagner 160 000 euros. Quant à mon salaire, je peux vous le dire, sourit Alan Roura. Je me verse 3000 euros par mois, soit à peu près le même montant que les autres membres de mon équipe. Tout ce que je gagne en plus en participant à des conférences, je le reverse dans le projet.»

Risque réputationnel infime

Cette humilité participe aussi à l’attachement des Suisses pour Alan Roura, qui remplit les salles lorsqu’il participe à un événement public. «Ce sport a l’avantage de renvoyer une très bonne image, sans dopage, sans triche, en pleine nature, ce qui n’est plus le cas du ski, par exemple, analyse Jean-Loup Chappelet. Un réel avantage pour les sponsors, car le risque réputationnel est infime.» Pour ce spécialiste, la voile constitue aussi un excellent support de storytelling qui permet de raconter de belles histoires de course et de courage.

Mais ce sport a également compris l’importance de l’engagement et de la responsabilité sociale, chère aux entreprises. En effet, nombreuses sont les équipes engagées dans cette course autour du monde à soutenir des causes comme Zoé4life pour La Fabrique, qui œuvre auprès des enfants atteints de cancer et de leurs familles.

Avec tous ces atouts, qu’est-ce qui pourrait empêcher le skipper suisse de poursuivre son aventure ces prochaines années? La situation économique liée au coronavirus ne facilitera pas les choses et ses sponsors actuels ne disposent malheureusement pas des moyens financiers nécessaires pour l’accompagner dans un projet plus ambitieux.

«Mais je suis confiant, assure Cyril Cornu, sponsor titre de La Fabrique Sailing Team. Alan est un diamant brut auquel il suffit de donner les moyens pour qu’il atteigne les objectifs les plus élevés. Je suis persuadé que des entreprises suisses d’envergure, actives dans des domaines tels que la finance, l’horlogerie, l’assurance ou autres, sauront saisir cette opportunité.» L’appel est lancé, ne reste plus maintenant qu’à souhaiter au jeune skipper helvétique de trouver les vents financiers favorables pour continuer à nous faire vivre de belles aventures.

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