Les stéréotypes ont la dent dure. Dans l’imaginaire collectif, les adeptes de jeux vidéo sont encore régulièrement associés à des adolescents blafards terrés durant des heures dans leur chambre et ne faisant des apparitions (furtives) dans la cuisine familiale que pour embarquer de quoi grignoter derrière leur écran. Et répondre par un grognement lorsqu’un parent se risque à leur poser une question. Et pourtant, les chiffres sont parlants.

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Les statistiques Fin 2019, près de 2,5 milliards de personnes s’adonnaient au gaming à travers le monde, selon le magazine «Wired».

De hobby pour nerd asocial et fainéant, l’e-sport s’est donc érigé en activité grand public. Un mouvement que n’a fait qu’accroître la pandémie de Covid-19: en août 2020, les ventes de jeux vidéo ont crû de 37% par rapport à l’année précédente à l’échelle planétaire (d’après The NPD Group), alors que la pratique elle-même bondissait de 75% aux Etats-Unis durant le premier confinement, selon Verizon.

Les compétences en lien avec le gaming

A une époque où le terme «pénurie de talents» accompagne les cadres d’entreprise jusque dans leur sommeil – en Suisse, le nombre de postes vacants a grimpé de plus de 45% au 2e trimestre 2022 en comparaison annuelle, selon le dernier baromètre de l’emploi de l’OFS –, peut-on se passer de cette main-d’œuvre? «Non!» tonnent haut et fort les responsables de Manpower. Ce d’autant plus que les besoins les plus criants en personnel concernent les spécialistes en informatique, données et télécommunications.

Persuadé des atouts de la communauté grandissante de gamers pour le marché du travail – en raison de leur combinaison unique de capacités numériques et d’autres compétences non techniques –, le géant du recrutement a commandé une étude internationale visant à déterminer comment l’expertise en matière de jeux est transférable au milieu professionnel.

Concrètement, les auteurs de la recherche ont passé au crible plus de 11 000 jeux vidéo et ont travaillé avec des e-sportifs expérimentés afin d’identifier la liste des compétences requises – et développées – en lien avec leur passion. Parallèlement, des employeurs ont été interrogés sur les compétences (non techniques) qu’ils recherchent chez les candidats. Dans la foulée, un outil en ligne de traduction des compétences baptisé game2work a été créé: après avoir entré leurs habitudes en matière de gaming – type de jeu, niveau, fréquence –, les candidats se voient proposer une liste de compétences professionnelles qu’ils peuvent ajouter à leur CV et mettre en avant durant un entretien d’embauche.

Accent sur les «transferable skills»

S’adonner fréquemment à des jeux de type stratégie, puzzle et quiz (Starcraft, Civilization, Pac-Man, League of Legends, etc.) développe notamment la pensée critique, la créativité, la résolution de problèmes et la perception sociale. Autant de compétences dont ont besoin les opérateurs de production et machines, les personnes actives en entrepôt et dans la construction ou encore les spécialistes du contrôle qualité.

Quant aux jeux de rôle et d’action-aventures (World of Warcraft, Assassin’s Creed, Monster Hunter, etc.), ils entraînent la collaboration, la communication, ainsi que la faculté à prendre des décisions. Leurs adeptes pourraient envisager une carrière d’assistants administratifs, d’analystes financiers ou de customer service managers, peut-on lire parmi les exemples listés par ManpowerGroup dans un «white paper».

L’appel «Le message principal que nous souhaitons faire passer est: «Osez!», rapporte Edith Saladin, responsable marketing chez Manpower Suisse.

«D’une part, nous voulons motiver les jeunes candidats à postuler malgré leur manque de diplômes, en leur montrant qu’ils disposent de plus de compétences qu’ils ne le pensent, ainsi que du potentiel d’en développer davantage. D’autre part, nous invitons les recruteurs à ouvrir les postes à des personnes qui ne disposent pas encore de toutes les qualifications requises.»

Ce double message colle avec la philosophie de Manpower, qui accorde de plus en plus d’importance aux «transferable skills». «Ici, en Suisse, il est par exemple courant de faire appel à de la main-d’œuvre issue de la cosmétique ou de la pâtisserie, donc habituée au travail manuel de haute précision, pour pourvoir des postes dans l’horlogerie.»

Partenaire chez Careerplus et au bénéfice d’une longue expérience dans le recrutement, Frank Gerritzen accueille avec intérêt l’idée de mieux valoriser les compétences liées au gaming. «Mais attention, avant de faire figurer ce hobby dans leur CV, les candidats devraient se poser deux questions. Suis-je en mesure de justifier le lien entre ma pratique du jeu vidéo et le poste mis au concours? Est-ce que mon niveau de gaming est suffisant pour prétendre avoir acquis les compétences liées?»

Le spécialiste souligne qu’il serait judicieux de mentionner dans son CV une activité physique. «Si un fan de jeux vidéo fait acte de candidature pour un emploi impliquant beaucoup de tâches numériques, le recruteur pourrait se demander si ça ne fait pas trop d’écrans…»