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#JAIMEMONJOB

#Amusez-vous, bordel!

Le travail, c’est comme l’amour: très compliqué. Chaque mois, la journaliste Martina Chyba décrypte à sa manière pertinente et impertinente les splendeurs et misères de la vie professionnelle.

Carré blanc

Martina Chyba.
Ricardo Moreira

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Je profite de cette chronique pour lancer un hashtag positif. Il n’y en a pas tant. Je me souviens du «Indignez-vous!» de Stéphane Hessel en 2010. Le message a admirablement porté: quinze ans après, tout le monde passe son temps à s’indigner de tout. Cela apporte-t-il des solutions à l’apocalyptique chenit ambiant? Euh… c’est une autre question.
Alors que l’on soit clair, il ne s’agit pas de mettre un nez de clown et de faire «hahaha» en se roulant par terre comme des enfants de 3 ans. J’ai assisté à des séminaires de ce type, à la première pause je me suis précipitée dehors pour boire un verre. D’arsenic. Personnellement, les clowns me terrifient, donc non, on n’a pas besoin de ça dans nos vies professionnelles. D’ailleurs, vous aurez remarqué que les CHO, les fameux «Chief Happiness Officers» mis en place dans les années 2000 en Californie (where else?), ont petit à petit disparu des organigrammes, car on s’est bien rendu compte que c’était une création totalement creuse du bullshit management pseudo-bienveillant. Ces gens étaient censés évaluer le taux de bonheur des employés dans l’entreprise, et l’augmenter en proposant des activités allant de l’inévitable baby-foot au yoga, en passant par la chorale, la conciergerie qui vous réserve le coiffeur ou un massage, la livraison de fruits bios, les team buildings débiles, les afterworks artificiels où chacun ne va finalement que pour faire des risettes aux bonnes personnes (oui, la spontanéité est une chose qui ne se décrète pas). Le job a probablement aussi été tué par le covid et le télétravail. Vous vous souvenez des apéros-visios? C’est fou comme cela paraît appartenir au Crétacé.

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Personne n’a pensé qu’au lieu de payer cher des fonctions de chief machin chose inutiles, ce qui pouvait aider un peu à la bonne humeur était un salaire et des horaires corrects, des missions claires avec du sens et une valorisation du cœur de métier.
Mais bref.
Aujourd’hui, alors que les mots «positif» et «bienveillant», «agile» et «inclusif» sont obligatoires dans chaque message, le monde du travail est rude. Et déprimant. Ultra-bureaucratique. L’IA n’aide évidemment pas. Les perspectives sont (très) moyennement enthousiasmantes. Les jeunes et les vieux sont maltraités. Les 30-45 ans sont essorés et désenchantés. Tout le monde est comme chloroformé, anesthésié, atone, en pilote automatique.
J’ai le privilège de donner encore des formations d’antenne à des journalistes qui vont présenter des magazines de prime time. Nous déroulons la technique, les trucs à faire, les trucs à ne pas faire, l’écriture, le non-verbal. Et puis à un moment, je dis: «Tout cela ne sert à rien si vous ne vous amusez pas. Amusez-vous, bordel!» Ils me regardent avec des yeux ronds comme des billes. Pour la plupart, ils n’ont jamais entendu ce mot (ni «amuser», ni «bordel» d’ailleurs) associé à leur travail. Mais les amis, si vous n’avez pas de plaisir à le faire, le public n’aura pas de plaisir à vous écouter ou à vous regarder. Vous devez kiffer. Transmettre la joie, le bonheur de faire le métier que vous avez choisi, même si c’est pour annoncer des catastrophes, parfois. Vous devez aimer ce que vous faites et que cela se voie.

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Je sais que c’est difficile dans certaines professions. Mais j’avais eu l’occasion de faire le portrait d’un croque-mort (on dit désormais agent funéraire, mais c’est moins fun) et j’avais vu un tel amour de ce qu’il faisait pour les gens, une telle passion, que j’ai compris que c’était possible. Je sais que ce que je dis est naïf, concon, cucul, nunuche, bébête, plan-plan, toutes les doubles syllabes que vous voulez. Je m’en fous.
J’ai eu une chance énorme, je me suis (souvent) éclatée. J’ai pu prendre des risques. Faire des dingueries. Me planter. Me relever. Me marrer grâce à mon travail. Je souhaite cela à tout le monde. On dit que le travail, c’est la santé. Hem… ça se discute. Mais ce qui ne se discute pas, c’est que rire, c’est bon pour la santé. Alors c’est un ordre: amusez-vous. Bordel.
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