Le New Space, une nouvelle frontière pour les entreprises suisses
Les compétences spatiales de la Suisse sont reconnues mondialement. Plusieurs jeunes entreprises montrent les opportunités offertes par les marchés du New Space ainsi que l’importance du double usage, civil et militaire. Pourtant, le Conseil fédéral aligne les coupes budgétaires. Erreur stratégique?
Dans la zone industrielle de Villeneuve, non loin de l’autoroute A9, les bâtiments qui abritaient l’entreprise de matériaux de construction Gétaz-Miauton semblent laissés à l’abandon. Pourtant, c’est ici que la start-up PAVE Space s’est installée ce printemps sur près de 3000 m2 pour achever le développement et l’assemblage de son «remorqueur» de l’espace. En langage technique, on parle d’Orbital Transfer Vehicle (OTV). Parce qu’elle veut réduire l’un des goulets d’étranglement du spatial, l’entreprise a levé quelque 40 millions de dollars de capital d’amorçage en ce début d’année. Du jamais vu. Et le signe de l’intérêt des investisseurs pour Lyoba, c’est le nom dudit véhicule, mais aussi des grands industriels, des agences gouvernementales et intergouvernementales. Et du monde de la défense.
Nous avons rendez-vous avec Julie Böhning, 26 ans, la CEO et cofondatrice de PAVE Space. Avant de nous faire visiter les lieux, la jeune ingénieure désigne au loin l’usine désaffectée de Chavalon, qui surplombe la plaine du Rhône, où elle effectuera cet été avec son équipe les premiers tests du moteur et de la turbopompe du module. En parallèle, la start-up prépare une mission de démonstration dans l’espace prévue pour octobre et peut se targuer d’avoir déjà signé plus d’une dizaine de contrats avec des opérateurs de satellites et des industriels du secteur.
Contenu Sponsorisé
Publicité
Ce n’est qu’un début. Il faudra attendre 2028 pour assister à la mise en orbite d’un véhicule opérationnel et aux ambitieuses levées de capital supplémentaires nécessaires à l’industrialisation et à la commercialisation de ses OTV. PAVE Space est l’une des deux seules entreprises suisses à développer des systèmes entiers et elle offre à ses futurs clients une réduction massive de leurs coûts en proposant de transférer leurs satellites d’orbite basse en orbite géostationnaire en 24 heures environ. Le calcul est simple: avec les moyens existants, le transfert dure entre 6 et 18 mois. A supposer qu’un satellite dégage 10 millions de revenus par mois, un gain de temps de 9 mois se chiffre par un bonus de près de 100 millions de francs. CQFD!
1. Au cœur de l’écosystème suisse
Le cas de PAVE Space illustre les tendances de ce qu’on appelle le New Space. La culture et le fonctionnement des nouvelles entreprises du spatial contrastent en effet avec la lourdeur des agences étatiques (NASA, ESA…) et des géants industriels (Boeing, Lockheed Martin, Airbus…) qui ont dominé le secteur jusqu’ici. Rappelons que nombre d’entreprises suisses contribuent depuis des années à la conquête de l’espace et à sa commercialisation. La plus importante d’entre elles par sa taille, Beyond Gravity, anciennement la division spatiale de RUAG, aux mains de l’Etat, est active dans plusieurs domaines: les lanceurs, les satellites, le support au sol… Sous-traitant pour la fusée Ariane 6 , la société APCO Technologies, basée à Aigle, est un autre acteur historique du secteur.
Publicité
Les hautes écoles et instituts de recherche constituent le cœur battant de cet écosystème. A Neuchâtel, le CSEM et l’Observatoire cantonal ont développé des horloges atomiques utilisées dans les satellites de navigation – la mesure hyper-précise du temps reste essentielle dans le spatial. Exemple, leur participation au programme Galileo, l’équivalent européen du GPS américain. Bon nombre des start-up de ce qu’on appelle le New Space sont d’ailleurs issues de ces institutions. A commencer par l’EPFL, avec l’astronaute Claude Nicollier comme instigateur et longtemps cheville ouvrière de son Space Center. Les deux Prix Nobel d’astrophysique Michel Mayor et Didier Queloz donnent un rayonnement planétaire à l’Université de Genève. Réputée pour ses instruments de mesure, l’Université de Berne n’est pas en reste.
La Suisse, une «space nation»?
La conseillère nationale Isabelle Chappuis aime parler de la Suisse comme d’une «space nation». C’est ce qui l’a poussée à s’opposer, avec succès, à la privatisation de Beyond Gravity, l’héritière des activités spatiales de RUAG, il y a deux ans et à se battre pour la souveraineté technologique et militaire de la Suisse dans ce domaine.
Aujourd’hui, elle souligne l’incohérence du Conseil fédéral, qui dit pourtant accorder une priorité stratégique au spatial. Membre de la Commission de la politique de sécurité du Conseil national, la politicienne vaudoise déplore les coupes de 10% proposées en mars par le Conseil fédéral dans le spatial.
Le 5 juin, elle déposait de plus une interpellation à la suite du retrait de la Suisse du programme d’observation de la Terre de l’Agence spatiale européenne (ESA) Copernicus pour 2028-2034. Le gouvernement invoque des raisons financières. On peine à les comprendre. La tragédie de Blatten a rappelé l’importance des données recueillies par Copernicus pour la prévention des catastrophes naturelles.
Plus généralement, cette marginalisation de la Suisse tranche avec les ambitions de certaines entreprises et hautes écoles helvétiques dans l’économie orbitale. L’occasion, alors que le parlement s’apprête à débattre à l’automne d’une nouvelle loi sur les opérations spatiales (LOS), de revoir la gouvernance du secteur. Une «space nation» ne se décrète pas, elle se construit.
2. La révolution du New Space
Pour l’heure, Swissto12 s’impose comme l’une des PME les plus dynamiques du New Space en Suisse. Dans son impressionnante salle blanche de Renens, elle est la seule en Suisse à assembler des satellites dans leur intégralité. Autre exemple: sise au Parc de l’innovation de l’EPFL, AlmaTech est le bureau d’ingénieurs qui a développé des composants indispensables à plusieurs grandes missions scientifiques et commerciales (lire leurs portraits en pages 28-29).
Publicité
L’entreprise lausannoise Cysec se positionne, elle, comme le fournisseur européen de référence pour la souveraineté numérique et la sécurité des communications pour le cloud et les réseaux satellitaires. Elle est de plus l’organisatrice de Cysat, l’événement consacré à la cybersécurité spatiale le plus important en Europe. Fondée en 2016, l’entreprise Picterra propose une plateforme de GeoAI (l’intelligence artificielle appliquée à l’observation de la Terre) et vise en quelque sorte à démocratiser l’imagerie et les données spatiales. Voilà quelques exemples des 90 à 100 entreprises suisses actives dans l’industrie spatiale.
L’éventail des opportunités qui s’ouvrent avec le New Space est immense. Mais rappelons d’abord les origines de cette révolution suivie de l’explosion d’un marché évalué par McKinsey et le World Economic Forum à un trillion de dollars dans les cinq ans, avec comme corollaire une redistribution des cartes. En 2004, George W. Bush annonce sa politique Vision for Space Exploration. Cette stratégie prévoit le retour vers la Lune et, à terme, Mars, mais elle insiste surtout sur le recours à des acteurs commerciaux – le gouvernement américain n’a en effet plus les moyens de ses ambitions spatiales. C’est dans ce cadre que SpaceX reçoit ses premiers gros contrats.
Publicité
En 2015, le premier atterrissage réussi de Falcon 9 inaugure l’ère des fusées réutilisables et donc une baisse drastique des coûts d’accès à l’espace – on parle d’une réduction entre 70 et 95%. Très loin derrière l’entreprise d’Elon Musk qui domine le marché, Ariane 6 reste toutefois une alternative incontournable. Et c’est la start-up française MaiaSpace, une filiale d’ArianeGroup, qui est la plus avancée dans le développement d’un mini-lanceur européen réutilisable. De manière générale, les Airbus, Thales ou Boeing sont désormais en concurrence avec de nouvelles entreprises qui, souvent, pour gagner en rapidité et réduire leurs coûts, verticalisent leur production.
Une société comme Vast Space, l’un des candidats à la construction de la plateforme qui remplacera la Station spatiale internationale (ISS) à l’horizon 2032, abrite par exemple sous un seul toit le développement, la fabrication et les tests de son futur module Haven-1. Pour Roland Loos, investisseur, expert du spatial et membre du conseil d’administration de Swissto12 et de PAVE Space, notamment, le succès de beaucoup d’acteurs du New Space tient autant à leur culture d’entreprise qu’à la technologie. «La plupart conservent un fonctionnement de start-up, même lorsqu’elles grandissent. Elles restent à l’écoute de leurs clients pour répondre à leurs besoins particuliers, ce qui fait toute la différence.»
Publicité
Mais c’est Starlink, avec ses satellites produits en masse et mis en orbite par SpaceX, qui constitue malgré tout l’exemple le plus emblématique de verticalisation. Cette méga-constellation offre des services de télécommunication et des connexions internet à des conditions imbattables. Comme on l’a découvert au début de la guerre en Ukraine, elle joue aussi un rôle essentiel dans l’observation, les communications et le guidage des drones militaires. Et donc sur le déroulement de la guerre avec la Russie. La baisse des coûts d’accès à l’espace entraîne une démocratisation du spatial (un plus grand nombre de pays, d’agences étatiques et d’entreprises peuvent désormais en profiter), mais aussi sa militarisation. «Une armée moderne sans infrastructure spatiale est simplement impensable», résume Didier Manzoni, membre de la direction générale responsable du spatial chez APCO Technologies à Aigle et président de l’association Swiss Space Industries Group (SSIG).
«Une armée moderne sans infrastructure spatiale est simplement impensable.»
Didier Manzoni, membre de la direction d’APCO Technologies et président de l’association SSIG
3. Le double usage civil et militaire
C’est un document de l’armée, publié en octobre passé, qui donne la vue la plus complète des enjeux spatiaux pour la Suisse. Dans le rapport «Conception générale – Espace orbital», les auteurs passent en revue les capacités de la Suisse dans ce domaine et ébauchent une stratégie pour pallier ses lacunes. «Dans les douze années à venir, l’armée ne disposera pas des moyens nécessaires pour développer de manière autonome toutes les capacités visées; en particulier pour des systèmes propres dans les domaines de l’observation de la Terre et des télécommunications par satellite. Elle mise par conséquent sur des partenariats. L’idée est de s’associer à des entreprises industrielles nationales et à des hautes écoles pour développer des capacités à double usage, c’est-à-dire servant à des fins tant civiles que militaires.» Et plus loin: «Dans ce but, l’armée aura elle-même besoin de structures agiles.» Ou quand le gris-vert helvétique rime avec Silicon Valley.
Publicité
Entre-temps, l’armée a regroupé, en janvier dernier, ses activités dans un nouveau centre de compétences Espace orbital au sein des Forces aériennes. A la manœuvre, le colonel EMG Ludovic Monnerat, le chef de cette organisation. Quelque 850 millions de francs sont prévus sur les douze prochaines années pour le développement et l’exploitation de ces capacités. Le même colonel Monnerat collabore à la création, au Parc de l’innovation de l’EPFL, d’une Space Factory. Un projet qui devrait voir le jour cet automne. Au sein même de l’armée, il a par ailleurs déjà mis sur pied une forme d’accélérateur dont quatre start-up ont pu profiter. Parmi elle, PAVE Space. Outre son kickstage, le fameux «remorqueur» Lyoba, Julie Böhning et son équipe travaillent au développement d’IBEX, une plateforme à haute mobilité pour la sécurité orbitale et les missions spatiales nationales.
La nature civile et militaire de beaucoup de développements spatiaux n’est pas sans poser de problèmes, comme en témoigne un cas récent. Une enquête du média Heidi.news révélait l’an passé les liens commerciaux de Swissto12 avec l’entreprise d’armement israélienne Elbit Systems, proche de Tsahal, et par ailleurs fournisseur de drones controversés à l’armée suisse. A la suite de cet article, la PME vaudoise a précisé que ses produits n’étaient pas utilisés par l’armée israélienne à Gaza, mais réexportés vers des pays européens et des membres de l’OTAN, principalement. Swissto12 a d’ailleurs mis fin à un contrat signé en 2021 avec le fabricant israélien. Le double usage des technologies spatiales n’en demeure pas moins complexe à gérer.
Publicité
Toujours plus en mains privées, l’industrie spatiale reste largement tributaire des agences gouvernementales et des commandes de l’armée. SpaceX n’aurait pas pu décoller (et éviter la faillite) sans le soutien et les dizaines de milliards de commandes des administrations américaines successives – ni Tesla, d’ailleurs. Cyclique, elle comprend de manière générale des risques importants. On ne reviendra pas, plus près de chez nous, sur le procès de l’entreprise Swiss Space Systems (S3) et de son fondateur Pascal Jaussi. Cette affaire a fait la une des médias, elle n’est pas pour autant symptomatique des aléas du secteur. D’autres cas le sont davantage, comme celui de l’opérateur vaudois de satellites Astrocast, coté en bourse, actuellement en faillite. Un espoir de renaissance demeure, mais les ambitions des débuts doivent être recalibrées.
L’«éboueur de l’espace», ClearSpace, une autre société vaudoise, dont le bras ou plutôt la pince robotique vise à récupérer les débris qui polluent l’orbite basse, a dû, quant à lui, revoir ses objectifs et ses délais. Si sa mission de nettoyage paraît une condition nécessaire d’un espace orbital résilient et durable, elle se heurte à l’absence d’une obligation légale pour les opérateurs du spatial de récupérer leurs déchets. Par exemple, les satellites en déshérence. En théorie, un marché destiné à croître; en pratique, un modèle d’affaires qui tarde à se matérialiser. La prise de risque et les échecs qui parfois s’ensuivent sont le lot des innovateurs et des visionnaires, répondent les spécialistes de la branche. Ils laissent aussi augurer des succès à venir. Mais où sont les domaines les plus porteurs du New Space?
Publicité
4. Le spatial dans nos vies
Dans le langage de l’industrie spatiale, on parle des activités de l’amont du secteur (upstream), c’est-à-dire de la construction de fusées, de satellites et, plus généralement, de véritables infrastructures comme les stations orbitales. Les entreprises suisses y jouent un rôle important comme équipementiers et fournisseurs de composants ainsi que, plus récemment, d’ensembliers. Exemple: Swissto12. «Mais ce sont les activités en aval (downstream) qui vont constituer et qui constituent déjà la plus grande part des revenus du marché spatial», explique Emmanuelle David, la directrice du Space Center de l’EPFL. Parmi celles-ci, l’exploitation des données satellitaires pour les compagnies d’assurances, la production en orbite de nouveaux médicaments ou de nouveaux circuits électroniques (on parle de «in-space manufacturing») et les services de télécommunications orbitaux qui pourraient progressivement rendre caduques les antennes terrestres.
«La majorité des gens ne semble pas consciente de notre dépendance au spatial pour notre vie sur Terre, ajoute Didier Manzoni, de chez Apco Technologies. Imaginons que tous les satellites tombent en panne. Nous serions coupés des images et des données météo. Impossible dès lors d’anticiper les catastrophes naturelles et les famines, et donc de sauver des milliers de vies. Les marchés boursiers mondiaux seraient fermés. Plus de GPS, le trafic aérien et maritime serait stoppé net; sans parler des armées qui n’auraient plus ni yeux ni oreilles.» L’entrée en bourse de SpaceX semble de plus montrer que le développement d’une infrastructure spatiale et celui de l’IA sont inextricablement liés. Et alors que le démiurge Elon Musk parle de colonies humaines sur Mars, beaucoup des enjeux économiques et militaires de l’heure, y compris pour la Suisse, se jouent tout près de nous, entre 500 et 600 km de la Terre, en orbite basse.
Publicité
Etudiants
Chaque année, 70 à 80 étudiants passionnés choisissent le cursus en technologie spatiale offert par l’EPFL. Ils ne finiront pas pour la plupart astronautes ou constructeurs de fusées. Mais ils peuvent valoriser leurs compétences dans d’autres domaines d’activité, y compris à l’armée.
Soldats
Le nouveau centre de compétences Espace de l’armée est une structure légère (11 militaires de carrière et 10 externes) qui s’appuie sur 95 officiers et 60 soldats de milice experts du domaine.
De l’eau à l’espace. Et retour
Dans l’écosystème du spatial, l’entreprise vaudoise apporte des savoir-faire de haute précision et de fiabilité typiquement suisses.
Dans l’aventure de la conquête spatiale, les PME comme AlmaTech apportent les technologies sans lesquelles les missions les plus prestigieuses n’auraient pas lieu. La même logique vaut pour l’explosion commerciale du New Space. Il faut visiter l’entreprise vaudoise, créée en 2009, sise au Parc de l’innovation de l’EPFL, pour s’en rendre compte. Un sourire aux lèvres, son CEO, Hervé Cottard, vous tend un mécanisme d’interférométrie laser d’une précision et d’une durée de vie extrêmes, d’une valeur de 1,8 million de francs, développé pour le satellite d’exploration Solar Orbiter. AlmaTech a aussi joué un rôle clé dans la mission Cheops, premier télescope satellite suisse pour l’étude des exoplanètes. Les développements d’AlmaTech reposent sur des compétences de pointe en microtechnique et en intelligence artificielle. Autre exemple dans le domaine clé des lanceurs réutilisables: un système d’atterrissage pour la fusée MaiaSpace.
En dix-sept ans, Hervé Cottard et ses 32 collaborateurs ont livré 100 systèmes spatiaux et ont actuellement 30 projets dans le pipeline. «Notre portfolio intéresse nombre de grands acteurs du spatial. Si nous voulons passer à la vitesse supérieure, nous devons procéder à une levée de fonds pour profiter de la hype actuelle provoquée par l’entrée en bourse de SpaceX», poursuit le CEO. Dans le même temps, le serial entrepreneur a créé ZESST, spin-off d’AlmaTech dédié au développement et à la commercialisation de bateaux électriques sur hydrofoils. Cette nouvelle société est ouverte aux investisseurs depuis le mois dernier. Une diversification qui renoue avec l’aventure de l’hydroptère aux origines d’AlmaTech. «ZESST profitera du transfert de nos technologies spatiales, ce qui en fera un bateau zéro émission 100% écologique unique. Nos ingénieurs adorent cette diversification et sont dans les starting-blocks.»
Publicité
La deuxième vague du New Space
Fondée sur le Gruyère Space Program, une initiative d’étudiants de l’EPFL, PAVE Space est l’une des start-up prometteuses du spatial européen.
Julie Böhning, CEO de PAVE SpaceDarrin Vanselow
Julie Böhning, CEO de PAVE SpaceDarrin Vanselow
«Le New Space n’est plus tout à fait nouveau», nous dit Julie Böhning, 26 ans, CEO de PAVE Space, lancée en 2024. C’est ce qui lui permet, justement, de recruter des ingénieur(e)s chevronné(e)s disposant d’au moins trois à cinq ans d’expérience dans le secteur. Parmi les 40 employés, on trouve, outre le groupe des débuts, des spécialistes venus du Canada, d’Australie, d’Irlande, de Roumanie… Il suffit d’ailleurs de rencontrer l’équipe Propulsion avant de passer dans le bureau des spécialistes de l’avionique pour comprendre la diversité des compétences nécessaires à la construction de Lyoba, l’Orbital Transfer Vehicle (OTV) de la start-up vaudoise. Et Julie Böhning de désigner des locaux encore vides: «Nous serons plus de 80 d’ici la fin de l’année.»
Dix mètres de haut, une charge utile de 5 tonnes: avec Lyoba, la start-up vaudoise navigue à la fois dans le monde de l’industrie lourde et dans celui des algorithmes. «Alors qu’ils étaient encore étudiants, l’équipe du Gruyère Space Program a réussi à construire un prototype de fusée réutilisable testé à plus de 50 reprises, rappelle Emmanuelle David, directrice du Space Center de l’EPFL. Ce qu’aucune entreprise, à l’exception de SpaceX, n’avait réussi à faire.» La solidité technique, mais aussi humaine, de l’équipe de PAVE Space ainsi que l’extraordinaire maturité de sa CEO ont joué un rôle clé dans la levée d’un financement d’amorçage record de 40 millions de dollars.
Publicité
Le fonds suédois Creandum, à l’origine de Spotify, a réalisé avec PAVE Space son premier investissement dans le spatial. Lombard Odier Investment Managers a aussi participé au tour de table. Comme l’explique Julie Böhning, l’espace est en passe de devenir un nouveau continent industriel: production de médicaments en microgravité, centres de données ou énergie en orbite... Sans les services orbitaux d’assemblage, de mobilité et de maintenance, ces infrastructures ne seraient pas viables.
Des satellites made in Renens
Fondée par Emile de Rijk, Swissto12 est l’une des entreprises suisses du New Space les mieux établies grâce à son satellite HummingSat.
La salle blanche de Swissto12Swissto12
La salle blanche de Swissto12Swissto12
Apriori, rien ne destinait Swissto12, un spin-off de l’EPFL, à devenir l’une des perles du New Space. Lancée en 2011 par Emile de Rijk, alors chercheur à la haute école lausannoise, l’entreprise repose à l’origine sur une technologie unique d’impression 3D destinée à la production d’antennes à radiofréquence. Son application à l’industrie spatiale s’est faite de manière progressive et sur plusieurs années.
«Dans la première phase de notre développement, nous nous sommes positionnés comme fournisseur de sous-systèmes et de composants pour les constructeurs de satellites», raconte Emile de Rijk. Aujourd’hui, l’entreprise assemble elle-même de petits satellites et dispose, pour ce faire, d’une salle blanche de 1000 m2, l’une des plus grandes de Suisse, toutes industries confondues. Swissto12 emploie désormais plus de 250 personnes, principalement en Suisse. Elle a également ouvert des filiales aux Etats-Unis et en Espagne. Son chiffre d’affaires prévu pour 2026 s’élève à environ 200 millions de francs.
Publicité
«Le point d’inflexion, poursuit son CEO, est survenu en 2022 lorsque, avec le soutien de l’Agence spatiale européenne, nous avons pu lancer une ligne de production pour notre petit satellite géostationnaire HummingSat.» Les clients commerciaux ont suivi, à commencer par Intelsat (racheté depuis par SES) et Inmarsat (repris par Viasat). Sept satellites sont en cours d’assemblage.
La technologie de Swissto12 permet de diviser par quatre ou cinq le poids des satellites, jusqu’à environ 1000 kilos. A la clé: une diminution importante des coûts. Plus abordables, ces satellites remplacent un grand nombre d’antennes terrestres pour les télécommunications et la connexion à large bande. Ils offrent aussi une infrastructure pour l’internet des objets ainsi que pour les communications sécurisées des entreprises, des gouvernements et des forces armées.