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«Dans le spatial, la Suisse doit revoir les dogmes d’hier»

Ancien directeur scientifique de la NASA, Thomas Zurbuchen ne mâche pas ses mots. L’Europe a de nombreux atouts dans le spatial, mais elle peine à les développer. Le professeur de l’EPFZ déplore aussi le manque de cohérence du gouvernement suisse en la matière.

Weisses Viereck

Thomas Zurbuchen, directeur d’ETH Zurich Space.
Thomas Zurbuchen, directeur d’ETH Zurich Space.Kurt Reichenbach

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Il a été l’un des protagonistes des avancées spatiales les plus spectaculaires de ces dernières années, comme la pose sur Mars du véhicule robotisé Ingenuity lors de la mission Perseverance ou le détournement d’un astéroïde menaçant la Terre dans le cadre du programme DART. Associate Administrator for Science de la NASA de 2016 à 2022, le Bernois d’origine a pris à son retour en Suisse la direction d’ETH Zurich Space et enseigne les sciences et les technologies spatiales dans cette même institution.
Pourquoi l’Europe et la Suisse en particulier peinent-elles à être des acteurs de premier plan dans le New Space?
Les Etats-Unis, la Chine, mais aussi d’autres puissances émergentes, sont en avance sur l’Europe. C’est un fait regrettable. Première explication: la culture de l’entrepreneuriat y est moins vivace que dans d’autres régions du monde. Ensuite, l’Europe dépense dans l’absolu beaucoup moins d’argent dans le spatial que les Etats-Unis ou la Chine. Lorsque j’étais en poste à la NASA comme responsable de la science, mon budget était à peu près le même que celui de l’ensemble des programmes de l’Agence spatiale européenne (ESA).
Le marché reste de plus très fragmenté…
Le principe du «retour géographique», qui est un fondement de l’ESA, représente un sérieux handicap. Une entreprise a beau être la meilleure dans son domaine, elle sera empêchée de capter une large part du marché européen parce que la hauteur des investissements qu’elle est susceptible d’attirer est limitée par les montants de sa participation au budget de l’ESA. L’Europe a une agence spatiale dont elle peut être fière, mais le marché lui-même est loin d’être unifié.

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L’avènement du New Space, justement, redistribue les cartes. Faut-il parler d’une privatisation de l’espace?
Je n’utilise pas ce terme. Chaque lancement de fusée et les charges utiles qu’elle transporte nécessitent, par exemple, une approbation gouvernementale. A commencer par les Etats-Unis. Je préfère parler de commercialisation de l’espace. Le gouvernement américain est ainsi devenu un acheteur de services plutôt qu’un propriétaire de programmes comme par le passé. Si l’on fait une analogie avec le trafic aérien, on dira qu’il privilégie désormais l’achat de billets qui lui donneront droit à des sièges plutôt que de posséder l’avion lui-même.
Quel rôle ont joué des individus comme Elon Musk?
Ils jouent un rôle essentiel en tant qu’innovateurs et financiers. Je connais beaucoup d’entre eux. Ils se sont engagés dans le spatial par passion et non pas en priorité pour faire de l’argent. Frustrés par la lenteur des missions financées par les agences gouvernementales suite au programme Apollo, persuadés que le destin de l’humanité est d’aller sur Mars, certains d’entre eux ont littéralement investi des centaines de millions de dollars de leur propre fortune pour avancer.
La colonisation de Mars par l’homme reste toutefois du domaine de la science-fiction…

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Chaque fois que l’homme a eu la possibilité de conquérir de nouveaux espaces, il l’a fait. L’Everest, l’Antarctique, les exemples ne manquent pas... Elon Musk pense en effet que des millions de personnes vivront un jour sur Mars – c’est son objectif déclaré. On peut s’interroger sur l’ampleur de cette présence. Je suis convaincu qu’à un moment donné, nous, comme humains, irons sur Mars. Mais quand? Sans doute pas par millions de notre vivant à tous les deux. Rappelons toutefois qu’il est audacieux de parier contre Musk.
L’Europe est-elle larguée?
L’Europe reste à la pointe dans plusieurs domaines. Avec Copernicus, par exemple, elle finance un programme d’observation de la Terre qui reste supérieur, je pense, à celui dont j’étais responsable à la NASA. En revanche, l’Europe accuse un retard dramatique dans ses capacités d’accès à l’espace. La Nouvelle-Zélande a lancé trois fois plus de fusées que l’Europe dans son entier l’an dernier. C’est inquiétant. Mais si un pays de cette taille a développé cette capacité, c’est aussi le signe que le défi reste à notre portée.
Le Conseil fédéral a proposé en mars une coupe de 10% dans le budget spatial de la Suisse. Il a annoncé le 5 juin cesser son financement de Copernicus…

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Selon moi, cela n’a pas beaucoup de sens. J’y vois une approche conditionnée par le court terme dangereuse pour notre sécurité, notre économie et nos capacités scientifiques. Nous réduisons nos investissements de 10%, alors que l’augmentation moyenne des budgets nationaux du spatial à l’échelle mondiale est de 10%. Faites le calcul! Dans vingt ans, quand nous serons à la traîne, personne ne se félicitera d’avoir économisé quelques dizaines de millions dans un domaine si critique à seule fin de respecter le frein à l’endettement. Il doit y avoir une autre manière de procéder tout en respectant les règles. Dans le spatial comme dans l’IA ou le quantique, la Suisse doit revoir les dogmes d’hier, renforcer certaines activités et en laisser tomber d’autres.
Quelles sont les forces de la Suisse et de l’Europe en général?
Les talents. L’employé numéro quatre de SpaceX est Allemand, le responsable de l’infrastructure chez Google est Bâlois. C’est une ressource plus importante que l’argent. Et il faut tout faire pour que les plus brillants d’entre eux restent ici au lieu d’aller voir ailleurs. Voilà pourquoi l’immobilisme du gouvernement et certaines de ses décisions m’inquiètent.
Quelles sont vos priorités comme directeur d’ETH Zurich Space?

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Développer les programmes de formation dans le domaine spatial, d’abord. C’est la raison pour laquelle nous avons lancé un master en sciences et technologies spatiales. L’EPFL a réalisé un excellent travail avec le cursus qu’il offre dans le spatial et d’autres universités devraient d’ailleurs suivre cet exemple. Il s’agit ensuite de faire progresser la recherche et d’accélérer le transfert de technologies essentielles à l’avenir des activités spatiales, comme les terminaux de communication de nouvelle génération ou les capteurs quantiques.

«L’entrée en bourse de SpaceX ne concerne pas principalement les fusées, mais les marchés auxquels les fusées donnent accès.»

Qu’en est-il du financement des entreprises actives dans le secteur spatial?
En Suisse, 95% des financements publics consacrés au spatial civil sont versés à l’ESA. Notre participation à l’Agence spatiale européenne est évidemment essentielle. Mais si nous voulons encourager la création et la croissance de nouvelles entreprises dans ce secteur, nous devons mettre à la disposition de notre écosystème d’innovation des moyens financiers nettement plus importants.
Contrairement à d’autres pays, la Suisse n’a pas d’agence spatiale nationale. La gouvernance du secteur reste fragmentée…
Nos atouts dans le spatial sont reconnus dans le monde entier. Pour les conserver, il faut renforcer encore nos capacités d’enseignement, de recherche et d’innovation. Le politique a aussi un rôle à jouer. La taille du pays constitue un avantage, elle nous permet par exemple de nous réunir rapidement dans la même pièce pour établir nos priorités et décider qui fait quoi.

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Existe-t-il une forme de concurrence entre les différentes régions du pays?
En aucun cas. J’admire ce qui a été fait autour de l’EPFL, mais aussi d’institutions comme le CSEM, à Neuchâtel. Claude Nicollier est l’un de mes héros et il a marqué ces deux institutions de manière très positive. Construire un écosystème suisse solide au sein duquel toutes les institutions collaborent et grandissent ensemble, voilà l’objectif.
Que vous inspire l’entrée en bourse de SpaceX?
L’entrée en bourse de SpaceX ne concerne pas principalement les fusées, mais les marchés auxquels les fusées donnent accès. Beaucoup estiment que la valorisation du secteur est gonflée par «l’effet Elon Musk». Mais ces marchés représentent des milliards de dollars, personne n’en doute. Et l’espace jouera, à l’avenir, dans notre vie quotidienne, un rôle bien plus important qu’aujourd’hui.
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