Après des décennies de recherche, pourquoi les robots humanoïdes semblent-ils connaître un regain d’intérêt aujourd’hui?
Cet intérêt n’est pas le résultat d’un changement technologique majeur et soudain, mais plutôt d’une augmentation massive des financements. Les progrès ont été graduels, avec des avancées dans plusieurs domaines: les batteries, la miniaturisation des moteurs et des engrenages, l’amélioration de la simulation et l’augmentation de la puissance de calcul. La différence, aujourd’hui, c’est que ces briques technologiques commencent à arriver à maturité en même temps.
L’IA générative a-t-elle accéléré la robotique humanoïde?
Même si l’IA générative progresse rapidement, un robot humanoïde a besoin d’un corps physique pour agir dans le monde réel. La puissance intellectuelle seule, sans incarnation matérielle, reste limitée. L’IA peut aider un robot à comprendre, planifier ou apprendre, mais elle ne résout pas automatiquement les problèmes liés au mouvement, au contact avec l’environnement ou à la manipulation d’objets réels.
Pourquoi investir dans des robots humanoïdes plutôt que dans des machines spécialisées?
Il existe évidemment un effet de mode et un désir de répliquer l’être humain. Mais la forme humanoïde répond aussi à des raisons plus pragmatiques. Elle permet de faciliter le transfert de compétences à partir de l’observation d’employés humains. Un robot qui possède un corps similaire peut plus facilement apprendre à reproduire certaines tâches. Cette forme peut aussi améliorer l’acceptabilité sociale et la sécurité lorsqu’un robot doit collaborer avec des humains. En revanche, cela ne signifie pas que le modèle économique est déjà établi. Sur le plan financier, j’ai des doutes quant à une rentabilité immédiate. Un déploiement réaliste pourrait prendre entre cinq et dix ans.
«Il existe évidemment un effet de mode. Mais la forme humanoïde répond aussi à des raisons plus pragmatiques.»
Quels sont les principaux obstacles au déploiement des robots humanoïdes?
Les robots actuels restent trop rigides, manquent de dextérité et ne disposent pas encore d’une véritable peau sensible, c’est-à-dire de capteurs tactiles capables de percevoir finement leur environnement. Il y a aussi une difficulté majeure: transférer les compétences d’un corps humain à une machine. Un humain n’exécute pas une tâche uniquement grâce à son intelligence, mais aussi grâce à une forme d’intelligence corporelle très fine, acquise avec l’expérience. Enfin, la longévité des composants et la capacité des batteries restent des points critiques.
Est-ce le «cerveau» ou le «corps» qui constitue le principal défi?
Les principales difficultés sont encore liées à la complexité mécanique. Un robot humanoïde comporte un grand nombre de moteurs, de pièces mobiles et de systèmes qui doivent fonctionner ensemble de manière fiable. Il faut également penser aux problèmes d’obsolescence logicielle et de réparabilité. Il s’agit aussi de garantir la sécurité, la transparence et la prédictibilité des comportements. Lorsqu’un robot interagit avec un humain, il faut éviter les blessures liées à des mouvements imprévus ou à la surchauffe des composants.
Quels secteurs adopteront les robots humanoïdes en premier?
J’exclus le domicile à court terme. C’est un environnement trop complexe: chaque maison est différente, les objets sont variés et les situations imprévisibles. Je reste également prudente concernant le secteur de la santé. En revanche, il existe un potentiel dans l’industrie, notamment pour des tâches spécifiques où l’automatisation classique montre ses limites. Je pense par exemple au déchargement de camions. Les robots humanoïdes pourraient être pertinents dans des environnements hybrides, qui n’ont pas été conçus pour des machines. Leur intérêt n’est pas forcément de remplacer les robots industriels existants, mais d’apporter de la flexibilité là où une machine spécialisée ne suffit pas.
Les robots humanoïdes vont-ils vraiment remplacer les travailleurs?
La crainte d’un remplacement massif des travailleurs par des robots humanoïdes à court terme est largement surestimée. Cela ne signifie pas qu’il n’y aura pas de transformation: les technologies vont forcément déplacer certaines compétences et faire évoluer les postes de travail.
Quelles tâches resteront difficiles à automatiser?
Je pense par exemple à la cuisine, au travail avec les liquides, à la manipulation de corps mous ou déformables, mais aussi à toutes les situations où il faut s’adapter à des environnements domestiques variés et non standardisés. Ce sont justement ces interactions avec le monde réel, imprévisibles et riches en nuances, qui restent les plus complexes à reproduire.
L’acceptation sociale est-elle aussi importante que la technologie?
L’acceptation dépend beaucoup de la prédictibilité du comportement de la machine et de la capacité de l’utilisateur à garder le contrôle. Une communication claire du robot sur son état, ses intentions et ses limites sera essentielle pour dépasser les premières peurs. Un humain doit comprendre ce que fait la machine et pourquoi elle le fait. Je recommande une progression lente. Un accident technologique pourrait freiner durablement l’acceptation sociale et les investissements.
Les prévisions économiques sont-elles réalistes?
Je trouve ces prévisions excessives avec la technologie actuelle. Les promesses commerciales ne correspondent pas encore complètement à la réalité technique. Il y a un potentiel énorme, mais il ne faut pas confondre une possibilité future avec une maturité industrielle déjà atteinte.
L’Europe peut-elle encore rivaliser avec les Etats-Unis et la Chine?
L’Europe reste innovante dans des domaines comme la robotique molle, les drones biomimétiques ou les technologies de rééducation. Pourtant, elle souffre d’un manque d’investissement. Pour rester compétitive, elle devrait éviter de copier la vision classique du robot humanoïde. Les entreprises européennes pourraient tirer leur épingle du jeu en misant sur des technologies comme les prothèses ou les exosquelettes: les briques technologiques sont proches de celles nécessaires à la construction de robots humanoïdes. Ainsi, les entreprises feraient d’une pierre deux coups. Elles développeraient des technologies utiles aux robots humanoïdes, qui pourraient facilement servir comme pièces de rechange, tout en investissant dans des applications à fort impact sociétal.
Quel est le principal malentendu sur les robots humanoïdes?
Croire que les robots sont déjà des répliques parfaites de l’humain et qu’ils seront bientôt capables de tout faire. La réalité est encore très éloignée de cette vision. Nous progressons rapidement, mais il reste des défis considérables. Par exemple, reproduire la dextérité humaine; en particulier, la richesse du toucher humain reste hors de portée. Le développement de capteurs capables de percevoir finement le contact, la pression ou la température demandera encore des années.
Au fond, ne devrait-on pas cesser de vouloir copier l’humain?
C’est justement l’une des questions que je me pose. Il faut penser au-delà de l’humain, imaginer des robots dont la forme serait adaptée à leur fonction, et pas nécessairement une simple reproduction du corps humain. Dans notre laboratoire, nous développons des mains robotiques détachables capables d’accomplir des performances supérieures à celles de la main humaine, qui pourraient avoir de multiples applications industrielles, notamment pour la manipulation de petits objets dans des espaces confinés.
La révolution des robots intelligents est en marche: le dossier