L’écosystème helvétique dispose de solides atouts dans la physical AI. Reste à transformer cette expertise en véritables succès industriels, capables de s’imposer sur le marché international.
Cette main robotique détachable de l’EPFL peut dépasser les performances humaines. La Suisse ne pourra pas rivaliser sur les volumes avec les Etats-Unis et la Chine. Elle devra miser sur ses forces: robotique industrielle, santé, assistance aux personnes, automatisation de précision, collaboration homme-machine.EPFL
Jan Kerschgens en est convaincu: la Suisse possède les ingrédients nécessaires pour exister dans la course mondiale à la robotique complémentée par des systèmes d’IA (la physical AI). Mais l’enjeu ne sera pas seulement de développer les meilleures technologies dans les laboratoires. Il faudra aussi réussir à les transformer en produits et en entreprises capables de rivaliser avec les géants américains et asiatiques.
«La Suisse dispose d’un écosystème que peu de pays peuvent aligner: une recherche académique de tout premier plan combinée à un tissu industriel de précision hérité de la microtechnique, de l’horlogerie et de la medtech», explique l’expert en innovation et deeptech, codirecteur du Centre suisse pour la souveraineté numérique.
Cette combinaison est particulièrement adaptée aux défis de la physical AI, cette nouvelle génération d’IA capable de percevoir et d’agir dans le monde réel. Contrairement aux logiciels traditionnels, les robots complémentés par l’IA embarquée nécessitent une convergence entre plusieurs disciplines: IA, capteurs, mécanique, électronique et compréhension de l’environnement.
«La physical AI exige exactement cette convergence entre intelligence logicielle et mécanique de haute précision. La maîtrise simultanée de ces deux mondes est rare, et la Suisse la possède», souligne-t-il. Le pays peut également compter sur des acteurs académiques reconnus mondialement, comme l’EPFL et l’EPFZ, ainsi que sur un tissu de sociétés industrielles spécialisées dans la robotique, l’automatisation et les technologies de précision. Les succès d’entreprises comme ANYbotics montrent que des acteurs locaux peuvent émerger sur des marchés de pointe.
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Pas de garantie de succès industriel
Mais cette excellence scientifique ne garantit pas automatiquement un succès industriel. Pour Jan Kerschgens, le principal défi consiste désormais à mieux «faire fonctionner toute la chaîne», de la recherche au marché. «Les briques sont là: la recherche, les talents, l’infrastructure de calcul et le capital. Ce qui peut être amélioré relève de l’exécution et de la capacité à connecter ces différents maillons», estime-t-il.
L’un des points faibles reste justement le financement de la phase de croissance. La Suisse dispose d’un important écosystème de recherche et de nombreuses start-up deeptech, mais celles-ci peinent souvent à trouver les capitaux nécessaires pour passer à l’échelle internationale. «Ce ne sont ni les idées ni les talents qui manquent, c’est le capital de croissance domestique», observe Jan Kerschgens, qui accompagne depuis plus de dix ans des entrepreneurs dans des programmes soutenus par Innosuisse.
«L’atout suisse réside dans l’intégration de l’IA embarquée dans la robotique industrielle, médicale ou d’assistance.»
Jan Kerschgens, codirecteur du Centre suisse pour la souveraineté numérique
Selon lui, une partie du potentiel pourrait venir davantage des investisseurs institutionnels helvétiques. Les caisses de pension disposent d’importants moyens financiers, mais investissent encore peu dans le capital-risque. L’objectif ne serait pas de leur imposer des choix risqués, mais de faciliter l’accès à cette classe d’actifs pour financer les entreprises capables de créer les technologies de demain.
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L’importance du «cerveau»
Autre enjeu stratégique: ne pas devenir uniquement un utilisateur de technologies développées ailleurs. Dans la robotique complémentée par des systèmes d’IA, le «cerveau» du robot sera aussi important que ses composants mécaniques. Les modèles d’intelligence artificielle capables de comprendre leur environnement et d’interagir avec les humains deviendront un élément clé de la valeur.
«Les robots de demain ne seront pas uniquement des moteurs et des capteurs. Leur cerveau sera constitué de modèles d’IA spécialisés dans la reconnaissance d’objets, le raisonnement et l’interaction humain-machine», avertit Jan Kerschgens. Pour lui, la Suisse doit donc poursuivre ses efforts dans les modèles d’IA ouverts et les infrastructures numériques, afin de conserver une certaine capacité de maîtrise technologique.
Des robots qui sortent des sentiers battus
Workshop 4.0: fondée en 2020 à Sierre (VS), cette société développe des solutions mêlant robotique, usinage et prototypage.Valentin Flauraud pour L’Illustré
Workshop 4.0: fondée en 2020 à Sierre (VS), cette société développe des solutions mêlant robotique, usinage et prototypage.Valentin Flauraud pour L’Illustré
Son Roboclette, capable de racler une meule de fromage, est devenu sa vitrine la plus connue. Mais l’entreprise valaisanne développe aussi des robots pour l’événementiel, vend et intègre des robots industriels et maîtrise l’usinage du bois en six axes, utilisé notamment pour créer des œuvres d’art. «On ne cherche pas à reproduire les doigts», explique Nicolas Fontaine, directeur de Workshop 4.0. Pour programmer un geste, la société travaille plutôt sur la force, la vitesse et la trajectoire, grâce à l’apprentissage par démonstration. Une tâche apparemment banale peut toutefois rapidement se transformer en défi technique: «Casser des œufs dans une poêle serait beaucoup plus compliqué que de racler une raclette», ajoute l’inventeur. Le Roboclette, lui, n’est pas à vendre: malgré des offres alléchantes, Workshop 4.0 préfère le louer, 3000 francs par événement. Avec quatre collaborateurs et un stagiaire, la société réalise entre 500 000 et 1 million de francs de chiffre d’affaires annuel. Dans les années à venir, Nicolas Fontaine estime que la sécurité – notamment le risque de blessure grave en cas de chute sur une personne – sera l’un des principaux défis. Il faudra aussi réfléchir aux conséquences sociales de l’arrivée des robots sur le marché du travail, notamment à la question de leur imposition.
Un inspecteur au service de l’industrie
ANYbotics: spin-off de l’EPFZ, l’entreprise développe ANYmal, un robot quadrupède conçu pour inspecter de manière autonome des installations industrielles.ANYbotics
ANYbotics: spin-off de l’EPFZ, l’entreprise développe ANYmal, un robot quadrupède conçu pour inspecter de manière autonome des installations industrielles.ANYbotics
Escaliers, obstacles, environnements dangereux: là où les robots à roues montrent leurs limites, ANYmal mise sur quatre pattes et une mobilité proche de celle d’un humain. Le robot est notamment utilisé dans les secteurs de l’énergie, de la chimie et de l’industrie offshore pour effectuer des tournées d’inspection sans exposer les employés à des situations à risque. ANYmal ne se contente pas de se déplacer; grâce à ses capteurs, il peut notamment détecter des défauts de roulements par ultrasons ou de faibles variations de température grâce à la thermographie. Plus de 150 000 points d’inspection sont collectés chaque mois par la flotte de robots. L’IA permet ensuite de repérer les anomalies et de transformer ces données en informations exploitables. La locomotion elle-même repose sur le deep reinforcement learning: le robot apprend ses mouvements en simulation avant de les reproduire dans le monde réel. Les missions peuvent ainsi être réalisées de manière autonome, mais l’humain conserve pour l’instant le dernier mot sur l’interprétation des anomalies. Fondée en 2016, ANYbotics compte aujourd’hui plus de 200 collaborateurs et a levé environ 120 millions de francs. Son parcours illustre une autre voie de la robotique: plutôt que de reproduire l’humain, adapter la machine à l’environnement dans lequel elle doit travailler.
Donner un cerveau aux humanoïdes
Flexion Robotics: la start-up zurichoise développe une plateforme destinée à rendre les robots capables d’accomplir des missions complexes sans intervention humaine.Flexion Robotics
Flexion Robotics: la start-up zurichoise développe une plateforme destinée à rendre les robots capables d’accomplir des missions complexes sans intervention humaine.Flexion Robotics
Avec sa plateforme Reflect, Flexion veut permettre à un robot de comprendre une consigne formulée en langage naturel, puis de la mener à bien de façon autonome. Dans une démonstration présentée par l’entreprise fin juin, une simple instruction lui demande de récupérer un colis, d’emprunter les escaliers, de prendre l’ascenseur, de déballer son contenu et de le ranger dans un tiroir. Le robot planifie ses actions, se déplace dans le bâtiment, manipule des objets et réagit lorsque quelque chose ne se déroule pas comme prévu. Cette autonomie repose notamment sur un modèle de vision et de langage capables de raisonner sur l’environnement, mais aussi sur des techniques d’apprentissage par renforcement. «Long-horizon autonomy is unforgiving», souligne l’entreprise: une succession de petites erreurs peut rapidement faire échouer une mission entière. Flexion travaille donc aussi sur les capacités de récupération et de replanification. Fondée à Zurich fin 2024 notamment par d’anciens chercheurs de Nvidia, la société développe un système conçu pour fonctionner avec différents modèles humanoïdes. Elle a levé 50 millions de dollars lors d’un tour de financement en 2025. Son ambition: transformer des machines encore largement expérimentales en assistants capables d’effectuer des tâches utiles dans le monde réel.
La révolution des robots intelligents est en marche: le dossier
William Türler s’intéresse à tout ce qui façonne le monde des affaires. Après avoir collaboré avec plusieurs médias romands, il écrit aujourd’hui pour PME, où il couvre la tech, l’innovation et les grandes tendances économiques. Il aime raconter les histoires derrière les projets et les idées.
William Türler s’intéresse à tout ce qui façonne le monde des affaires. Après avoir collaboré avec plusieurs médias romands, il écrit aujourd’hui pour PME, où il couvre la tech, l’innovation et les grandes tendances économiques. Il aime raconter les histoires derrière les projets et les idées.