Aller au contenu principal
La libra, le projet de devise virtuelle de Mark Zuckerberg, patron de Facebook, est surnommée le «Zuck Buck» (jeu de mots avec «buck» qui signifie «dollar» en argot). © Keystone

Comme l’argent, les placements se digitalisent

Libra, bitcoin, stablecoin, monnaie digitale de banque centrale, l’argent se numérise, les possibilités de placement aussi. Mais dans des conditions qui rappellent le far west…

La révolution digitale a atteint le monde de l’argent. Annoncée par l’arrivée du bitcoin et de la blockchain (chaîne de blocs) il y a une dizaine d’années, elle entre dans une nouvelle phase avec l’apparition de monnaies stables, ou stablecoins, qui sont des projets privés, et leurs réponses publiques, les monnaies digitales de banques centrales (MDBC). Est-il bien prudent de s’aventurer dans ce nouveau monde? Et comment faire le tri entre toutes ces initiatives?

«Aucune valeur»

«Le marché des placements en actifs digitaux est encore très peu régulé, même si certaines autorités de régulation comme la Finma ont commencé à poser des lignes directrices», résume Maxime Lagane, avocat spécialisé dans ce domaine auprès de l’étude Berclaz à Genève. Mais même si les possibilités restent encore peu nombreuses et le domaine très risqué, il est appelé à se développer avec l’apparition de nouvelles monnaies, de nouveaux instruments financiers et outils de placement.

C’est l’annonce du lancement de la libra par Facebook en juin de l’année dernière qui a produit cette nouvelle accélération. Jusqu’alors, les placements en monnaies ou jetons numériques circulant sur des chaînes de blocs ne pouvaient se faire qu’au travers de valeurs exprimées en cryptomonnaies telles le bitcoin et l’ether. Avec l’immense avantage de pouvoir investir en toute liberté dans des actifs dont la valeur exprimée en dollars peut progresser très fortement en peu de temps.

>> Lire aussi: Libra: Facebook prépare sa structure spéciale à Genève

Et, aussi, l’immense inconvénient que la faiblesse, voire l’absence de régulation ne favorise les escroqueries, et que l’énorme volatilité de ces monnaies et actifs n’entraîne des effondrements de valeur soudains, parfois irrémédiables. «Qu’acquiert-on lorsqu’on acquiert une cryptomonnaie? Une inscription informatique qui n’a aucune valeur intrinsèque et dont personne ne garantit la fiabilité ou l’existence», écrit sur LinkedIn l’avocat et professeur de droit Carlo Lombardini, par ailleurs administrateur de banques.

Les stablecoins, à l’opposé, sont basés sur des monnaies établies, comme le dollar, l’euro ou le franc suisse. Alors que le projet Libra met plus de temps à se réaliser que l’espéraient ses instigateurs, d’autres projets voient le jour: le gemini, exprimé en dollars (GUSD), l’EURS, basé sur l’euro et régulé par le gouvernement de Malte, ou encore le DCHF, un stablecoin exprimé en francs suisses lancé en mars dernier par Sygnum, une petite banque zurichoise spécialisée dans les fintechs.

Un e-franc à l’étude

Le DCHF est le premier exemple d’une cryptomonnaie basée sur le franc et pouvant circuler sur une chaîne de blocs. Les montants concernés demeurent marginaux par rapport à la taille du marché, mais l’EURS affirme être soutenu par un collatéral de 31 millions d’euros. Sygnum ne se montre pas aussi transparent pour le moment. D’autres établissements, comme Bitcoin Suisse à Zoug, ont déposé des demandes de licence similaires auprès de la Finma.

Alexis Roussel, fondateur de Bity et Nym Technologies © DR

Les banques centrales n’ont pas d’autre choix que de s’ouvrir aux monnaies digitales.

L’apparition des stablecoins a incité les banques centrales à bouger à leur tour. Sous l’impulsion de la Banque de Suède et de celle d’Angleterre, elles ont lancé leurs propres projets, pilotés par la Banque des règlements internationaux (BRI), la «banque centrale des banques centrales». Celle-ci a mis en place en octobre 2019 un «hub de l’innovation» à son siège bâlois, avec antennes à Singapour et à Hongkong. Le but: créer des monnaies digitales émises directement par les banques centrales. Autrement dit: des dollars, des euros, des yens, des francs circulant sur des chaînes de blocs plutôt qu’au travers du système bancaire classique.

La BNS a commencé cette année à travailler sur sa propre version, en collaboration avec la bourse suisse SIX. Avec une restriction, cependant: son franc digital ne circulera qu’entre elle et les banques commerciales qui ont un compte chez elle (en clair: UBS, Credit Suisse, quelques grandes banques cantonales et d’autres principaux établissements). Le public n’y aura pas accès. Pourquoi? La BNS craint qu’un franc digital accessible à chacun n’échappe à son contrôle. Qu’il ne se déplace à une vitesse à même de déstabiliser les cours des changes entre le franc et les autres monnaies. Et qu’il ne permette au public de déstabiliser les banques commerciales et facilitant les retraits des dépôts bancaires.

Pour Alexis Roussel, fondateur de la plateforme de négoce de cryptomonnaies Bity et de Nym Technologies entre Genève et Neuchâtel, «la BNS n’a rien compris. Les banques centrales n’ont pas d’autre choix que de s’ouvrir aux monnaies digitales», affirme-t-il. La force des cryptomonnaies, poursuit-il, réside dans «le rôle de témoin qu’offre la chaîne de blocs, qui permet de remonter toutes les transactions», contrairement à l’argent liquide, dont le parcours est par essence intraçable.

Pour Alexis Roussel, les inquiétudes de la BNS peuvent être réglées en émettant davantage de francs électroniques à même de répondre à la demande, quitte à ce que ces francs soient ensuite rappelés à la banque centrale pour être éliminés lorsqu’ils ne sont plus nécessaires à assurer la stabilité financière de la Suisse. Clairement, les banques centrales restent en retrait par rapport aux stablecoins lancés par des banques privées tels le DCHF, l’EURS ou le gemini, afin d’observer le développement du phénomène.

>> Lire aussi: ICO, STO, token: comprendre ces nouvelles formes de financement

Le défi, pour le moment, est le développement d’un marché financier pouvant s’appuyer sur ces nouvelles monnaies. Quel marché? «Les cryptomonnaies sont déjà très utilisées dans le négoce de dérivés, des fonds cotés en bourse (ETF), des certificats cotés en bourse (ETC) ou des placements dans des fonds d’investissement (private equity)», détaille Maxime Lagane. Avec le risque que des plateformes de négoce mal régulées, voire pas du tout, soient encore utilisées aux risques et périls des investisseurs.

Système à stabiliser

Ainsi l’avenir appartient-il aux bourses régulées? Le Chicago Mercantile Exchange (CME) est déjà la place de négoce de dérivés basés sur des jetons numériques la plus active sur le plan international, en raison de sa reconnaissance comme place de négoce soumise à la réglementation américaine. En Suisse, l’implication de la bourse SIX poursuit le même objectif, ainsi qu’elle l’a annoncé en septembre de l’année dernière. Quant au DCHF, le stablecoin basé sur le franc suisse, sa tâche première est de faciliter les paiements automatisés, par exemple les dividendes et les coupons.

Encore faut-il que le système trouve sa stabilité. Il suffit qu’un stablecoin soit mal surveillé et des abus peuvent survenir. Ainsi le stablecoin tether, aligné sur le dollar américain, fait l’objet d’au moins trois plaintes collectives déposées par des investisseurs depuis le début de cette année, l’accusant d’avoir émis davantage de tethers que ne leur permettait le nombre de dollars qu’ils détenaient. Les initiants du projet Libra, qui doivent convaincre la Finma de leur attribuer une licence de moyen de paiement pour lancer leur propre stablecoin, ont encore un long travail de persuasion devant eux.