A Renens, des étudiants en provenance de toute la planète planchent sur des projets pour Hermès, Baccarat, Audemars Piguet ou Mazda, grâce à une formation indépendante organisée par l’ECAL. Objectif luxe, au sens propre du terme.
265: soit le nombre d’étudiants ayant suivi le Master of Advanced Studies in Design for Luxury & Craftmanship de l’ECAL depuis la création du programme en 2008, répartis en 18 volées et en provenance de 38 pays différents.Marvin Merkel/ECAL
L’ECAL (Ecole cantonale d’art de Lausanne), un établissement financé par l’Etat de Vaud et dont la vocation première consiste à former de jeunes créatifs, compte aujourd’hui parmi les meilleures écoles d’art et de design du monde, aux côtés du Royal College of Art de Londres ou de la Design Academy d’Eindhoven. Elle doit sa réputation internationale à la qualité de ses infrastructures ainsi qu’à l’excellence de l’enseignement qui y est prodigué, mélange particulier entre exigence artistique et sens aigu du réel.
Tout commence par un déménagement. Fondée en 1821 comme école cantonale de dessin, l’ECAL traverse deux siècles de mues avant de s’installer en 2007 dans d’anciens locaux industriels à Renens. L’établissement change alors de dimension. Pierre Keller, qui dirige alors l’école, avait déjà tissé des collaborations avec Hublot, Nespresso ou Audemars Piguet à travers les étudiants de bachelor. «A l’ECAL, nous avons une vision très ancrée dans la réalité à travers ces partenariats», tranche Nicolas Le Moigne, qui voit là ce qui distingue l’école d’autres institutions à l’international, davantage tournées vers l’expérimentation pure. Pierre Keller décide d’en faire un programme à part entière: le Master of Advanced Studies in Design for Luxury and Craftsmanship (MAS-Luxe pour les intimes) naît en 2008, sous la direction d’Augustin Scott de Martinville, cofondateur du studio de design lausannois Big-Game. «Un master qui serait directement dédié au travail en collaboration avec les marques, ça n’existait pas du tout à l’époque», rappelle Nicolas Le Moigne, qui reprend la direction du programme en 2012, après qu’Alexis Georgacopoulos a succédé à Pierre Keller à la tête de l’école l’année précédente.
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«Un master directement dédié au travail en collaboration avec les marques, ça n’existait pas à l’époque.»
Nicolas Le Moigne, Head of Master in Design for Luxury & Craftsmanship, est lui-même un ancien élève de l’ECAL, au même titre que les autres professeurs du master.Marvin Merkel/ECAL
Nicolas Le Moigne, Head of Master in Design for Luxury & Craftsmanship, est lui-même un ancien élève de l’ECAL, au même titre que les autres professeurs du master.Marvin Merkel/ECAL
Un master pensé avec les marques
Le parcours de Nicolas Le Moigne résume la logique maison: bachelor à l’ECAL en 2005, master en 2007, professeur dès sa sortie d’études. Alexis Georgacopoulos lui confie le MAS-Luxe en raison de son expérience de galeriste et de son goût pour l’artisanat. Son objectif n’était pas de gonfler les effectifs, qui se limitent à une quinzaine d’étudiants par volée, mais plutôt d’élargir le territoire du programme. «Il y avait déjà l’horlogerie et les arts de la table, mais le but était d’aller aussi vers la mode, la gastronomie et la cosmétique», explique-t-il, citant des collaborations menées avec Louis Vuitton, La Prairie ou Aesop.
Marvin Merkel/ECAL
Marvin Merkel/ECAL
Alors que le bachelor et le master classiques de l’ECAL sont intégralement financés par l’Etat en sus d’un écolage symbolique pour les élèves, le MAS-Luxe, lui, est entièrement autofinancé. Le business model du programme vit sur trois jambes: l’écolage des étudiants, fixé à 14 500 francs pour l’année, les forfaits versés par les marques partenaires pour les projets commandés et les soutiens externes. «Malgré ces différents apports financiers, l’équilibre du budget reste un challenge chaque année», précise Nicolas Le Moigne, l’écolage payé par les étudiants ne couvrant de loin pas le coût réel de la formation, prototypage, voyages et atelier maquette compris. «Cependant, nous ne souhaitons pas augmenter les frais d’écolage, afin de garantir l’accès au programme au plus grand nombre de candidats possible», ajoute-t-il, avant d’affirmer que l’accès au réseau constitue, à lui seul, une valeur ajoutée du programme.
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«L’écolage, fixé à 14 500 francs pour l’année, ne couvre de loin pas le coût réel de la formation, prototypage, voyages et atelier maquette compris.»
Chaque année, ce sont donc 15 à 18 étudiants, d’une dizaine de nationalités, qui se croisent dans les couloirs de Renens. Certains sortent d’un bachelor à 22 ans, d’autres ont dépassé les 35 ans et cherchent à se réorienter professionnellement. Architectes d’intérieur, ingénieurs, designers industriels… le MAS-Luxe cultive l’hétérogénéité. «Nos étudiants viennent tous d’univers très divers, ce qui nous permet d’explorer les projets différemment, là où les marques n’auraient peut-être pas toujours eu un regard aussi frais», observe Nicolas Le Moigne. La Corée du Sud fournit un contingent régulier, pour une raison presque sociologique. «Quand tu es designer à Séoul, tu travailles pour l’un des deux conglomérats géants, soit chez Hyundai, soit chez Samsung, jusqu’à ta retraite, et tu ne poses pas trop de questions», résume-t-il. Le programme offre une porte de sortie, ou du moins une respiration, à travers un réseau que Séoul ne propose pas.
Le bâtiment de l’ECAL, à Renens (VD).Marvin Merkel/ECAL
Le bâtiment de l’ECAL, à Renens (VD).Marvin Merkel/ECAL
Pour recruter à l’échelle mondiale, l’école bénéficie d’un bouche à oreille efficace se propageant au sein des bureaux de création des grandes marques, ce à quoi s’ajoutent des expositions itinérantes et la participation à de grands salons. Le programme bénéficie aussi d’un partenariat académique avec l’IMD Business School à Lausanne. Les étudiants y suivent un module consacré au branding et à la création d’entreprise. «Ce qu’aucune autre école de design ne transmet vraiment», note Nicolas Le Moigne.
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«Le programme bénéficie aussi d’un partenariat académique avec l’IMD Business School à Lausanne pour des cours sur le branding et la création d’entreprise.»
Un réseau d’alumni au cœur du programme
Autre particularité, presque une endogamie assumée: toute l’équipe enseignante est elle-même passée par l’ECAL en tant qu’élève. «Ce sont tous des alumni de l’école et du programme», sourit Nicolas Le Moigne. Stefano Panterotto et Alexis Tourron, le duo Panter&Tourron, ont signé un canapé pour Vitra couronné de succès commercial. Fiona Krüger a fondé sa propre marque horlogère. Tomas Kral, designer slovaque installé à Lausanne, multiplie les collaborations autour de la céramique et du verre. Xavier Perrenoud, designer horloger, a collaboré notamment avec Audemars Piguet. Et bien sûr Nicolas Le Moigne, qui gère le fonctionnement et la stratégie du programme.
Des projets qui passent du brief au prototype
Pas de cours théoriques classiques, hormis trois semaines de mise à niveau en 3D et atelier maquette en début de formation. Le reste de l’année s’articule autour de cinq à sept collaborations qui s’enchaînent, chacune bâtie en deux phases. D’abord, tous les étudiants planchent individuellement sur le même brief, généralement après une visite de la manufacture du partenaire. Six à huit semaines plus tard, présentation devant les responsables de la marque, venus en personne à Renens. «Nous allons déjà assez loin en ne présentant pas seulement des croquis, mais déjà des rendus, des plans techniques et des maquettes», précise Nicolas Le Moigne. Ensuite, les projets retenus sont retravaillés jusqu’au prototype ou au dossier clés en main à fournir au client.
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Cette année, le calendrier affichait complet: deux installations pour la foire horlogère Watches and Wonders Geneva, une résidence au Piémont avec la Fondation Banna autour du bronze et de la brique d’argile, une participation au concours LV Prize de Louis Vuitton, un projet de visual merchandising pour la même maison, une nouvelle collaboration avec L’Epée 1839 après cinq ans de pause, un partenariat récurrent avec la marbrerie tessinoise Cristallina Design, seule carrière de marbre suisse, et une large collaboration avec le constructeur automobile japonais Mazda, dont le cas illustre bien la mécanique mise en place pour le MAS-Luxe. Après un brief volontairement très ouvert sur l’expérience client fourni par la marque autour de son nouveau crossover électrique CX-6e et de sa teinte violacée, les 18 étudiants de la volée 2025-2026 sont mobilisés. Après une visite du centre de design européen de Mazda près de Francfort, les élèves préparent leurs projets, parmi lesquels une première sélection d’une dizaine de concepts est faite.
Cette année, les élèves ont développé des projets pour Watches and Wonders, la Fondation Banna, la marbrerie Cristallina Design, Louis Vuitton, L’Epée 1839, ainsi que le constructeur automobile japonais Mazda.Marvin Merkel/ECAL
Cette année, les élèves ont développé des projets pour Watches and Wonders, la Fondation Banna, la marbrerie Cristallina Design, Louis Vuitton, L’Epée 1839, ainsi que le constructeur automobile japonais Mazda.Marvin Merkel/ECAL
«Il s’est agi de petits objets comme des chocolats, une toupie ou des tasses à thé pour l’accueil du client en concession, jusqu’à de la mise en scène du showroom, du produit à la scénographie», détaille Nicolas Le Moigne. Parmi eux, celui de l’Américaine Julianna Probst, une interprétation de la légèreté et de la couleur sous la forme d’une sculpture mobile, sera exposé en septembre à Homo Faber, à Venise, l’un des rendez-vous les plus courus du monde pour l’artisanat d’art contemporain. Une consécration unique dans la carrière d’un designer en devenir.
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«Ce lien étroit avec les processus internes aux marques nous sert énormément», observe Nicolas Le Moigne, qui insiste surtout sur l’effet de preuve: les futurs candidats voient que les projets étudiants aboutissent réellement, au-delà du concept exposé une fois puis oublié. Les marques communiquent elles-mêmes sur les résultats, ce qui referme la boucle. Un cercle vertueux dont découle «un grand potentiel d’embauche en fin de formation. Beaucoup sont allés chez Hermès ou Louis Vuitton à Paris. Vuitton a engagé près d’un tiers de la classe l’année passée», précise Nicolas Le Moigne. Gucci et d’autres maisons le contactent directement pour réclamer des portfolios: «La semaine passée, j’ai reçu trois demandes.» Les Talent Days, organisés chaque année à l’ECAL, attirent des représentants de groupes comme Richemont, LVMH ou Kering. Depuis la création du programme, 265 étudiants de 38 nationalités différentes ont été formés à Renens.
Le luxe, mode d’emploi
Impact
Au-delà de la théorie, les projets des élèves génèrent un impact réel, puisqu’ils sont concrétisés par les marques clientes.
Employabilité
De par le côté pratique de la formation, le MAS-Luxe fonctionne comme un vivier de talents pour les grandes marques.
Visibilité
Grâce à la large exposition offerte au travail des élèves lors des salons internationaux auxquels l’ECAL participe ou ensuite par les clients eux-mêmes.e.