Elle a repris la société familiale APCO Technologies il y a dix ans. Avec maestria, Aude Pugin dirige ce fleuron vaudois des industries spatiale, nucléaire et navale basé à Aigle. Convaincue que la Suisse devrait se doter d’une vraie politique industrielle, elle revient aussi sur les modalités d’une transmission d’entreprise exemplaire.
«Le spatial, explique Aude Pugin, c’est le chemin de fer du XXIe siècle. Une infrastructure essentielle au fonctionnement de l’économie et de la société qui repose sur la collaboration entre les pays et le soutien des Etats.» Et de tracer un parallèle: «Quand la Suisse a creusé le tunnel du Gothard au XIXe siècle, elle a pu compter sur des financements publics et la participation de l’Allemagne et de l’Italie.» Voilà pourquoi les coupes récentes proposées par le Conseil fédéral dans le spatial et le retrait du programme européen Copernicus l’ont laissée sans voix. Pas pour longtemps.
Il faut écouter la cheffe d’entreprise pour mieux comprendre l’importance d’une politique industrielle dans le secteur spatial et, plus largement, dans les domaines d’innovation devenus stratégiques. Car l’enjeu, ce n’est pas tant d’aider les entreprises à titre individuel ou de financer l’innovation pour l’innovation, mais de maîtriser ces technologies qui, en l’occurrence, sont des vecteurs de la prospérité, de la sécurité et de la souveraineté des pays.
Le spatial, une infrastructure stratégique
A la tête d’APCO Technologies, où elle a succédé à son père, Aude Pugin, 52 ans, allie une parfaite connaissance des industries spatiale, navale et nucléaire. Présidente de la Chambre vaudoise du commerce et de l’industrie (CVCI) entre 2018 et 2024, elle a expérimenté de l’intérieur les négociations parfois sibyllines sur les conditions-cadres de l’économie suisse. Avocate de formation, elle réussit à ramasser en quelques phrases une situation complexe. A l’heure où la Suisse manque de clarté stratégique sur les questions liées à la numérisation et à la montée en puissance de l’IA, c’est une qualité bienvenue.
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Ces infrastructures nouvelles, poursuit-elle, sont moins visibles que les chemins de fer, les routes, les barrages et les antennes de télécommunication. Mais non moins vitales. Imaginons que les 15 000 satellites actuellement en opération tombent en panne ou soient débranchés par ceux qui les contrôlent. Il n’y aurait alors plus d’images et de données pour prévoir les ouragans, mesurer le recul des calottes polaires, anticiper les mouvements de population. Sans GPS, le trafic maritime et aérien serait suspendu. Comme les marchés financiers, avec le chaos qui s’ensuivrait. Plus d’internet et de téléphonie par satellite. Impacts civils, mais aussi militaires: une armée moderne sans infrastructure spatiale devient inopérante.
Lorsque nous la rencontrons au siège d’APCO Technologies, Aude Pugin revient du Sommet international pour l’espace, organisé à Paris les 9 et 10 septembre. Orchestré par le président Emmanuel Macron, ce rendez-vous a réuni plus de 2000 participants et des dirigeants venus de quelque 120 pays. Dont une vingtaine de représentants de l’écosystème spatial suisse. Quelque 20 milliards d’euros, c’est le montant des engagements annoncés. Sans compter les 35 milliards hors budget de l’ESA au titre de la défense et de la sécurité.
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Avec le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, lors de sa visite d’APCO Technologies en 2016.Collection personnelle Aude Pugin
Avec le conseiller fédéral Johann Schneider-Ammann, lors de sa visite d’APCO Technologies en 2016.Collection personnelle Aude Pugin
Le président Emmanuel Macron a choisi l’occasion pour annoncer le soutien de la France au programme Vortex, qui vise à développer une navette européenne réutilisable. Sur la maquette du futur lanceur, très visible, le logo d’APCO Technologies. L’entreprise vaudoise fait partie du consortium constitué pour ce projet et assurera la fabrication du fuselage central et des portes de l’appareil, notamment. A terme, la navette Vortex devrait doter l’Europe de capacités à mener à bien des vols habités.
Sur la photo officielle, Aude Pugin et Didier Manzoni, directeur général adjoint d’APCO Technologies, côtoient les dirigeants des entreprises partenaires: le leader Dassault Aviation, mais aussi les allemandes OHB SE et MT Aerospace AG, l’italienne Space Cargo Unlimited, la française Sonaca et l’espagnole Sener. «J’ai pu échanger quelques phrases avec le président Macron, confie l’industrielle. Pour lui, il est important que la Suisse soit à bord.»
APCO Technologies fait partie de ces entreprises familiales axées sur l’exportation et peu connues du grand public. Ancienne directrice de la CVCI, Claudine Amstein n’a de cesse de souligner leur importance pour le tissu industriel suisse. Et son admiration pour Aude Pugin. Les deux femmes ont travaillé ensemble pendant quatre ans au sein de l’institution. «Nous nous sommes très bien entendues, elle est d’un contact agréable, d’une grande rapidité lorsqu’il s’agit de comprendre et de résumer les enjeux de politique industrielle, par exemple. Exigeante et toujours droit au but.» Ensemble, elles ont aussi traversé l’épreuve du covid. «Accepter la présidence de la CVCI constituait un bel engagement de sa part. Elle venait de succéder à son père à la direction de l’entreprise, ses enfants étaient encore petits. Chapeau et merci!»
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Une entreprise vaudoise à la conquête de l'espace
C’est qu’APCO Technologies s’est développée de manière spectaculaire ces dernières années. Non loin de l’autoroute A9, dans la zone industrielle d’Aigle, l’entreprise construit quatre halles de production et d’assemblage supplémentaires; 6000 m² s’ajoutent ainsi aux 12 000 m² déjà existants. Un investissement de 25 millions de francs qui révèle la capacité de l’entreprise à remporter de nouveaux contrats et à les mener à bien. Dans le spatial, mais aussi dans le naval et le nucléaire, trois secteurs qui représentent chacun en moyenne et selon les années un tiers d’un chiffre d’affaires total d’environ 100 millions de francs.
Le défi qui attend APCO Technologies, nous explique-t-on en passant devant une salle blanche récemment achevée, consiste surtout à passer d’une logique du sur-mesure à celle d’une production en série. L’offre commerciale d’Ariane 6, qui se positionne enfin comme une concurrente au Falcon 9 et au Starship d’Elon Musk, entraîne une montée en cadence des commandes de propulseurs dont l’entreprise vaudoise assure la fabrication de composants critiques: 32 boosters par an dès l’an prochain. Et potentiellement 54 par an dès 2030. Le lancement de la constellation européenne IRIS2, une rivale potentielle de Starlink, une autre société d’Elon Musk, présente, elle, la perspective de production en série de structures de satellites.
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Au festival Images Vevey, avec l’un de ses portraits pris pour l’installation de l’artiste français JR, de retour à l’occasion des 15 ans de son projet «Inside Out».Collection personnelle Aude Pugin
Au festival Images Vevey, avec l’un de ses portraits pris pour l’installation de l’artiste français JR, de retour à l’occasion des 15 ans de son projet «Inside Out».Collection personnelle Aude Pugin
De père en fille, une succession réussie
André Pugin, à l’aube de ses 80 ans, anticipait-il un tel développement lorsqu’il fonda APCO Technologies sur les ruines des Ateliers de construction mécanique de Vevey (ACMV) en 1992? Imaginait-il que sa fille Aude, alors âgée de 18 ans à peine, prendrait un jour la relève? Entre ses 4 et ses 7 ans, Aude Pugin a vécu la vie d’expatriée, aux Etats-Unis, où son père représentait les ACMV. Ce qui explique peut-être un zeste d’accent indéfinissable quand elle se laisse emporter par son récit. Son père rentre au pays au début des années 1980. On lui demande alors de développer une diversification dans le spatial. Ce qu’il fait avec succès. Quand l’entreprise veveysanne tombe en faillite, il récupère l’essentiel de cette activité, de pair avec la division nucléaire de l’entreprise vaudoise. «Je l’ai vu engager sa caisse de pension et hypothéquer notre maison pour ce faire, se souvient-elle. Voilà pourquoi j’ai un immense respect pour les créateurs de start-up.»
«J’ai vu mon père engager sa caisse de pension et hypothéquer notre maison. Voilà pourquoi j’ai un immense respect pour les créateurs de start-up.»
Elle va choisir le droit, étudie à l’Université de Fribourg, passe son brevet d’avocate à Genève et travaille ensuite une dizaine d’années pour le groupe Latsis, notamment dans l’aviation privée et l’immobilier. La naissance de son premier enfant en 2007 coïncide avec une amorce de réflexion sur un éventuel engagement dans l’entreprise familiale qui prépare son déménagement à Aigle.
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Quand, en septembre 2009, Aude Pugin rejoint finalement l’entreprise comme directrice des finances, ou plutôt comme «CEO in the making», dit-elle, APCO Technologies compte 70 collaborateurs. Contre 400 aujourd’hui. «Je crois à la valeur ajoutée d’un regard neuf», dit celle qui amène à l’entreprise des qualités complémentaires à celles de son ingénieur de père.
Horticulteur de formation, son frère cadet, lui, n’est à l’époque pas intéressé à entrer dans l’entreprise familiale. Un frère décédé de manière tragique en randonnée il y a six ans. Ce souvenir douloureux explique, poursuit-elle, une certaine réticence à participer aux séminaires sur la transmission d’entreprise. Et pourtant le passage de témoin du père à la fille paraît exemplaire. Continuité dans les activités de base de l’entreprise, mais inflexion de la culture d’entreprise et mise en œuvre d’un management plus horizontal. Et lorsqu’on évoque le scénario d’une vente d’APCO Technologies à un grand groupe, sa réponse fuse: «Il n’en est pas question.»
Une dirigeante qui cultive ses réseaux
Si Aude Pugin a la responsabilité de la direction opérationnelle de l’entreprise, son père occupe, lui, le siège de président du conseil d’administration, participe encore aux séances de suivi des projets les plus importants. Et assure la supervision du chantier de nouvelles halles. «Il adore bâtir», relève celle qui, de son côté, est membre du conseil d’administration d’Innosuisse, du conseil stratégique de l’EPFL, de la Commission fédérale pour les affaires spatiales et qui demeure au comité de la CVCI. Une manière d’élargir son horizon et de cultiver ses contacts.
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Elle partage avec son compagnon Christophe Lombardo, fondateur du studio d’architecture et de design d’intérieur Linea Lombardo, rencontré il y a dix ans au festival Septembre musical de Montreux, les aléas et les joies de la vie des chefs d’entreprise. «Nous travaillons dans des domaines a priori très différents, explique-t-elle, mais nous sommes tous deux confrontés à des problématiques souvent proches. Par exemple, cette logique de projets et la volatilité qui va de pair. Tantôt vous avez trop de commandes, tantôt pas assez.»
Celui qui s’est fait une spécialité de la transformation de bâtiments historiques et hôteliers (il est par exemple le maître d’ouvrage de celle, très réussie, de l’Hôtel d’Angleterre qui jouxte le Beau-Rivage Palace, à Lausanne), s’émerveille de cette complicité. Et de leur complémentarité: lui formé dans le monde de la culture, elle dans celui du business et de l’industrie. Et s’ils continuent de vivre séparément – tous deux ont des enfants de mariages précédents –, ils se retrouvent le week-end. Marche, peau de phoque en hiver, voyages… La déconnexion n’existe pas vraiment pour les entrepreneurs, mais il est plus facile de vivre cette charge à deux. «Aude est d’une intelligence hors norme, elle a aussi, dans son entreprise, su s’entourer des meilleurs», complète Christophe Lombardo, soulignant sa capacité à s’imposer dans un monde encore majoritairement masculin.
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Trois secteurs pour assurer la croissance
Attention toutefois à ne pas réduire APCO Technologies au spatial. La voie choisie par la famille Pugin est, de fait, assez unique pour une entreprise de cette taille. Elle couvre trois industries pourtant différentes: le spatial, l’énergie et le naval. Une stratégie particulière, mais bien pensée. Dans ces secteurs cycliques, cette diversité permet en effet de lisser les commandes et d’optimiser la régularité des revenus – on se souvient que, programmé pour 2020, le lancement d’Ariane 6 a finalement eu lieu en juillet 2024. Un retard qui aurait pu être plus difficile pour l’entreprise vaudoise si elle ne reposait pas sur trois jambes.
APCO Technologies a ainsi pu profiter d’un renouveau du nucléaire. En France, à Flamanville, avec la livraison d’un pont polaire en 2011 déjà. En Grande-Bretagne, où se construisent quatre nouvelles centrales. Pour Aude Pugin, c’est une réalité scientifique: impossible d’atteindre le net-zéro sans le nucléaire. «Le vrai problème, c’est notre dépendance aux hydrocarbures.» Impératif climatique, donc. Mais aussi sécurité de l’approvisionnement avec une consommation boostée par l’électrification de la mobilité, la blockchain et l’explosion de l’IA. «Nous exportons 100% de nos produits et de nos services, précise-t-elle. APCO Technologies n’a donc pas d’intérêts industriels directs en Suisse. Mais comme citoyenne, j’estime qu’il est crucial d’avoir un débat ouvert et objectif dans ce domaine-là aussi.»
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Renouveau du nucléaire
750 tonnes: c’est le poids du pont polaire fabriqué par APCO Technologies et posé en une seule fois par Big Carl, la plus grande grue du monde, sur le haut du bâtiment réacteur de Hinkley Point C, près de Bristol, en décembre 2023. Un moment clé pour l’entreprise vaudoise, qui négocie actuellement sa participation à la construction de six nouvelles centrales en France. Elle se trouve aussi sur les rangs pour trois nouveaux réacteurs en Pologne. Comme dans le spatial, l’heure est venue de renforcer encore une logique de production en série et de développer les processus industriels idoines.
La Chine, argumente-t-elle, a actuellement 38 réacteurs nucléaires en construction tout en dominant les énergies renouvelables, elle envoie des êtres humains dans l’espace depuis 2003, elle a inauguré sa propre station spatiale il y a bientôt quatre ans et a programmé un alunissage habité à l’horizon 2030. Dans le nouvel ordre énergétique mondial comme dans la conquête de l’espace, lorsqu’il s’agit de planifier les infrastructures du futur, les stratèges chinois ont bien compris que l’autonomie passe par la technologie.
Bio express
1974
Naissance à Lausanne.
2003
Obtient son brevet d’avocate à Genève.
2007
Naissance de son fils Axel. Sa fille Lila suivra quatre ans plus tard.
2009
Rejoint la PME familiale.
2017
Succède à son père à la tête d’APCO Technologies.
2024
Assiste à Kourou au vol inaugural d’Ariane 6.
2026
Participe au Sommet international sur l’espace, à Paris.