Les affaires compensatoires irriguent l’industrie romande
Les achats d’armement à l’étranger s’accompagnent de contreparties. Des milliards de francs sont ainsi réinvestis, dont un tiers en Suisse romande. Le mécanisme bénéficie également au domaine civil.
Lorsque la Suisse achète des systèmes de défense à l’étranger, elle ne se contente pas de payer la facture. Elle exige des contreparties économiques pour son tissu industriel. Dès qu’une acquisition de matériel d’armement auprès d’un fournisseur étranger dépasse les 20 millions de francs, la Confédération impose à ce dernier une obligation de compensation équivalente. En règle générale, à 100% du prix d’achat. Ce mécanisme, appelé «affaires compensatoires» ou «offset», représente aujourd’hui plusieurs milliards de francs. Il en existe deux catégories. Les affaires dites «directes» concernent le matériel acquis lui-même: assemblage, maintenance, intégration de composants ou développement. C’est par exemple le cas du projet Rigi, dans le cadre duquel Ruag assemblera quatre F-35 à Emmen (LU). Les affaires «indirectes» n’ont pas forcément de lien avec le matériel acheté. Il peut s’agir de transferts de technologie, de mandats de recherche ou de projets de développement réalisés en partenariat avec une entreprise sur sol helvétique.
Un tiers pour la romandie
La politique en matière d’affaires compensatoires, mise à jour en novembre 2022, s’inscrit dans les principes de politique d’armement du Conseil fédéral, qui insiste sur la nécessité de maintenir en Suisse une base technologique et industrielle importante pour la sécurité. La loi impose même une répartition régionale des affaires compensatoires, avec un objectif de 30% pour la Suisse romande, 65% pour la Suisse alémanique et 5% pour le Tessin. Une revendication du Groupe romand pour le matériel de défense et de sécurité (GRPM), qui s’est traduit dans la politique fédérale. En 2019, le conseiller aux Etats PLR vaudois Olivier Français s’était engagé pour que les entreprises romandes bénéficient de trois dixièmes des commandes liées au F-35.
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Six ans plus tard, son successeur Pascal Broulis a proposé que les entreprises actives dans des domaines civils soient également éligibles pour postuler aux affaires compensatoires. Une démarche qui visait également à une participation accrue des PME romandes. «Les grandes entreprises industrielles de l’armement sont situées du côté alémanique. Il était important que des entreprises du domaine civil puissent participer en proposant notamment des technologies duales», explique le conseiller aux Etats vaudois. Sa proposition s’est pourtant heurtée à quelques réticences, notamment du Conseil fédéral. Acceptée par la Chambre haute et la commission, la proposition a d’abord été recalée par le Conseil national à l’été 2025. «Il a fallu modifier la première mouture de la loi pour éviter de dresser des listes exhaustives et permanentes.» Finalement, la loi a été adoptée par le parlement en décembre 2025.
Garder une monnaie d’échange
Pour les entreprises qui bénéficient des affaires compensatoires indirectes, les gains économiques ne sont pas forcément majeurs. Mais les mécanismes d’«offset» sont utiles pour créer des synergies avec de grands groupes internationaux, comme en témoigne le cas de l’entreprise neuchâteloise Systems Assembling (lire ci-dessous).
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Au niveau politique, cette solution est privilégiée pour créer une base technologique suffisante afin d’assurer l’approvisionnement du pays en matériel militaire et d’alimenter la recherche et les connaissances nécessaires à son développement et à sa modernisation. Pour Pascal Broulis, «cela passe obligatoirement par la coopération internationale. Nous devons maintenir les connaissances et les capacités de production en Suisse, en vue de pouvoir les utiliser comme monnaie d’échange sur des marchés mondialisés et très compétitifs.»
Dans l’aérospatial et la défense, Mercury Mission Systems au Grand-Lancy (GE) se distingue sur plusieurs programmes majeurs. La mécanique de précision reste un pilier, avec des acteurs comme Tornos à Moutier (JU). Genève se positionne sur les technologies de rupture avec ID Quantique dans la cryptographie quantique ou SonarSource dans l’analyse de code. Synova à Duillier figure désormais dans le registre avec sa technologie laser. Contactées, ces entreprises n’ont pas répondu à nos sollicitations ou ont préféré ne pas s’exprimer.
2,5 milliards dans les tuyaux
Le programme F-35 constitue de loin le plus gros chantier actuel. Avec 1,6 milliard de francs d’obligations compensatoires jusqu’en 2034, la construction et la livraison de l’avion de combat américain mobilisent 13 entreprises en Suisse romande, selon le registre d’Armasuisse. Le système américain Patriot de défense sol-air, fourni par Raytheon Missiles & Defense, représente 451,8 millions de francs sur la période 2022-2034. Parmi les bénéficiaires figurent des entreprises romandes, dont H55 à Sion (lire ci-dessous), spécialisée dans l’aéronautique électrique.
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Ces quinze prochaines années, de nouveaux contrats sont à attendre. En 2025 déjà, la Confédération a lancé le programme compensatoire pour les systèmes de défense sol-air de moyenne portée acquis auprès de l’allemand Diehl Defence (514,2 millions de francs), les engins guidés sol-sol via EuroSpike (109,5 millions de francs) et les munitions auprès de Rheinmetall (34,4 millions de francs). Les bénéficiaires ne sont pas encore connus.
««Nous intervenons plutôt en tant que sous-traitant»»
Systems Assembling
Basée à Boudry (NE), cette entreprise est spécialisée dans la confection de câblage, de sous-systèmes et d’armoires électriques.Systems Assembling
Basée à Boudry (NE), cette entreprise est spécialisée dans la confection de câblage, de sous-systèmes et d’armoires électriques.Systems Assembling
A Boudry (NE), Systems Assembling emploie une centaine de personnes. L’entreprise est spécialisée dans la confection de câblage, de sous-systèmes et d’armoires électriques. «Les marchés de l’aéronautique, de la défense et des dispositifs médicaux sont en pleine croissance alors que le secteur des constructions de machines, notamment, suit une forte tendance à la baisse», explique Thierry Tschudi, directeur. L’armement constitue donc un débouché important pour les activités de la société. Contrairement aux grands noms de l’armement, Systems Assembling ne répond pas directement aux appels d’offres d’Armasuisse. «L’impact direct des marchés publics militaires suisses est relativement faible pour nous, car Armasuisse achète généralement des systèmes complets. Nous intervenons plutôt en tant que sous-traitant.» C’est pourquoi la PME compte beaucoup sur les affaires compensatoires. Pour elle, c’est l’occasion de nouer des relations commerciales avec des groupes internationaux comme Lockheed Martin, fabricant du F-35, ou L3Harris Wescam, une firme canadienne qui fournit des systèmes d’exploration optique et infrarouge à l’armée suisse.
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Alors que l’Union européenne a annoncé un paquet de 800 milliards d’euros pour muscler sa défense, Systems Assembling voit de nouvelles opportunités commerciales. Mais en raison des restrictions d’exportation, l’entreprise a préféré implanter une partie de sa production au Portugal. «Les commandes militaires sont aujourd’hui moins importantes en Suisse que dans notre filiale portugaise. Les clients européens, notamment les fournisseurs de systèmes d’armement, n’achètent pratiquement plus en Suisse. C’est pourquoi, comme beaucoup d’entreprises suisses, nous avons implanté la production de ces biens au sein de l’Union européenne.»
««Des échanges ont eu lieu avec Armasuisse et Ruag»»
Vira Drones
Etablie au Swiss Aeropole de Payerne (VD), cette société évolue sur le segment des plateformes aériennes autonomes lourdes.Vira Drones
Etablie au Swiss Aeropole de Payerne (VD), cette société évolue sur le segment des plateformes aériennes autonomes lourdes.Vira Drones
Basée au Swiss Aeropole de Payerne (VD), la société Vira Drones évolue sur le segment des plateformes aériennes autonomes lourdes, des engins volants conçus pour le transport logistique lourd, qui peuvent par exemple servir au ravitaillement et à l’appui des opérations de sauvetage. La quinzaine de spécialistes est répartie entre le site vaudois et Cottbus (Allemagne). Depuis 2021, l’entreprise développe activement sa présence en Suisse, que le directeur, Valeriy Gorshkov, apprécie pour «ses infrastructures d’essais, son environnement réglementaire stable et son haut niveau d’exigence industrielle». La plateforme principale de Vira Drones peut transporter une charge utile de 1000 kg et parcourir environ 300 km. En 2022, la PME a remporté l’IMD Startup Competition. L’un des conseillers de la société a par ailleurs pris la direction d’UPS India, où plusieurs contrats ont été signés avec des partenaires locaux.
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En Suisse, Vira Drones a présenté son travail dans le cadre de l’initiative Task Force Drones. «Des échanges ont eu lieu avec Armasuisse, ainsi qu’avec Ruag. C’est une étape importante vers le renforcement d’une base technologique nationale en matière de systèmes autonomes sur le sol helvétique», dit Valeriy Gorshkov. Il souligne que «pour la Suisse, le développement de plateformes autonomes lourdes est une question d’indépendance stratégique. Lorsqu’un pays maîtrise la conception et la production de systèmes autonomes complexes sur son propre territoire, il renforce son potentiel de défense et son autonomie technologique.»
Pour l’heure, les engins servant à la logistique lourde ne bénéficient pas de la même notoriété que leurs cousins plus légers, notamment les mini-drones. Une situation qui pourrait bien changer. «Les appareils autonomes transportant des charges importantes jouent un rôle crucial, par exemple dans l’évacuation des blessés et le soutien des infrastructures arrière.»
«Les premières livraisons sont attendues pour 2027»
H55
Fondé en 2017, le spin-off de Solar Impulse travaille sur des systèmes de propulsion électriques pour aéronefs.Valentin Flauraud/Keystone
Fondé en 2017, le spin-off de Solar Impulse travaille sur des systèmes de propulsion électriques pour aéronefs.Valentin Flauraud/Keystone
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Fondé en 2017, le spin-off de Solar Impulse travaille sur des systèmes de propulsion électriques pour aéronefs. L’entreprise vient de passer tous les tests de certification requis sur son module de batterie, une première mondiale, permettant à de petits appareils d’entraînement de pouvoir voler avec une propulsion 100% électrique. «Les premières livraisons de ces appareils sont attendues pour 2027, dit André Borschberg, cofondateur et président du conseil d’administration. A terme, l’objectif est d’intégrer notre système de batterie dans une motorisation électrique hybride équipant des avions de transport régional d’environ 50 places à l’horizon 2035. Cela permettrait à ces avions de consommer 30% de carburant en moins.» Employant 100 personnes sur son site de Sion, l’entreprise a conclu un partenariat avec Pratt & Whitney Canada, qui fabrique les moteurs équipant les appareils De Havilland. Le constructeur canadien est détenu par l’américain Raytheon, ce qui en fait une société sœur de Raytheon Missiles & Defense, à qui la Confédération a commandé le système de défense aérienne Patriot. Pour le groupe américain, H55 faisait donc figure de partenaire idéal pour des affaires compensatoires. «Nous ne fabriquons pas directement du matériel militaire, mais à l’avenir notre motorisation pourrait servir à équiper de petits aéronefs de transport de troupes ou de marchandises. En Amérique du Nord, d’autres projets comparables sont déjà en cours, financés par le Département de la défense.» Selon André Borschberg, les affaires compensatoires constituent un moyen intéressant d’obtenir des financements pour développer de nouvelles technologies: «Nous fabriquons des technologies d’avenir, où les retours sur investissement à court terme sont faibles mais dont le potentiel à long terme est très important. Les investisseurs sont difficiles à convaincre et les commandes de l’armée suisse sont inexistantes dans le cadre du développement de nouvelles solutions.»