Les pays européens, confrontés à la fin brutale de la paix sur leur continent et à la perspective d’un retrait du parapluie américain, débloquent des moyens colossaux pour moderniser leur arsenal. Il y va de la capacité du pays à proposer une stratégie de défense crédible à l’heure où les conflits armés se multiplient à travers le monde. En Suisse, cependant, les choses avancent plus lentement. Une situation que déplore l’historien, expert en sécurité internationale et colonel EMG Alexandre Vautravers.
Quelle est la spécificité du modèle suisse en matière de stratégie de défense?
Historiquement, le modèle suisse de l’armement se distingue par une double mixité. D’abord, il combine les secteurs public et privé: dans une économie aussi dynamique que celle de la Suisse, certaines opérations – comme le stockage, l’entretien ou l’assemblage de matériel – gourmandes en ressources humaines et peu productives ou dynamiques sont confiées à des entreprises d’Etat. Alors que ce sont traditionnellement des entreprises privées qui développent de nouvelles technologies à haute valeur ajoutée. Mais cet équilibre historique a été rompu avec la scission de Ruag en 2019. Ensuite, la deuxième mixité repose sur un équilibre entre les achats à l’étranger et la production locale. On connaît également des étapes intermédiaires, telles que les productions sous licence ou la collaboration dans des programmes d’armement multinationaux.
Le principe de neutralité armée implique que le pays doit maintenir des capacités de production industrielle de défense sur son territoire. Ces capacités sont-elles suffisantes pour garantir la sécurité du pays aujourd’hui?
Non. Dans sa forme actuelle, l’armée suisse ne peut équiper qu’environ un tiers de ses unités. C’est peu. L’armée est devenue plus efficace, le travail est intensif, mais il n’y a pas de réserve. Les capacités industrielles suisses ne permettent pas de rééquiper l’ensemble de l’armée et ne sont pratiquement plus en mesure de produire seules des systèmes d’armes complexes. Prenons l’exemple d’un véhicule blindé fabriqué à Kreuzlingen (TG): le châssis peut être produit en Suisse, mais cela ne représente qu’une infime partie de ce que nécessite un système d’armes moderne et complexe. Les radios, les armements, les pneus, par exemple, sont produits par une multitude d’entreprises en Suisse et à l’international, le plus souvent via des licences acquises à l’étranger.
Dans sa stratégie de défense, la Confédération affirme vouloir préserver et renforcer la base technologique et industrielle essentielle à la sécurité. Cette politique vous semble-t-elle satisfaisante?
En théorie, le principe de la «base technologique et industrielle suisse» bénéficie d’un large consensus économique et politique. Depuis une quinzaine d’années, le mot d’ordre est au renforcement de l’autonomie stratégique – en particulier dans le domaine des systèmes de communication et d’information. Le problème est que, sans argent, ces intentions ne peuvent pas se traduire en actions. Le budget alloué à l’armement reste modeste. Sans moyens financiers suffisants et stables, il est difficile de mener une politique industrielle cohérente, alignée sur les besoins en matière de défense et de sécurité, et de nouer des partenariats solides à l’international.
Le budget alloué à l’armement augmente aussi significativement en Suisse, avec un objectif de 1% du PIB à l’horizon 2030.
Le parlement avait initialement demandé d’atteindre 1% du PIB en 2030, mais le Conseil fédéral a repoussé ce délai, qui risque de ne pas être atteint avant 2035. Les dépenses militaires suisses devraient ainsi passer de 0,72% (chiffre de 2020) à 1% du PIB. Cette hausse est faible comparée à celle observée chez nos voisins. Les pays européens, dont le budget militaire dépasse déjà en moyenne les 2%, se sont fixé un objectif de 5% d’ici à 2035.
Quelles seraient les conséquences de cet écart?
Cela peut mettre en doute la crédibilité de la Suisse à être capable d’assurer sa propre sécurité et sa défense. Cela peut mettre en péril la coopération en matière de sécurité avec nos voisins et partenaires. Cette coopération est pourtant cruciale pour élaborer une stratégie de défense à la hauteur des enjeux actuels. L’industrie de défense est aujourd’hui fortement globalisée et les entreprises sont très interdépendantes.
Comment expliquer cette réticence à investir davantage dans l’armée?
Plusieurs facteurs entrent en jeu: culture politique du consensus et du statu quo, incertitude stratégique, illusion persistante que nous vivons encore dans un monde pacifié alors que le CICR recense actuellement 120 conflits armés à travers le monde... La Suisse reste le dernier pays à placer la rigueur budgétaire et le frein à l’endettement au sommet de ses priorités. Nos partenaires européens et mondiaux ont depuis longtemps remis en question certains choix hérités d’une époque révolue, celle des «dividendes de la paix».
L’armée suisse entre dans une phase de renouvellement à l’horizon 2040. Les PME pourront-elles profiter de ces marchés publics?
Il est difficile de renouveler intégralement l’ensemble des équipements, car les coûts seraient très élevés. Chaque saut de génération technologique coûte cher. A cela s’ajoute l’augmentation de la demande et donc des prix, sans parler des délais – résultats de la guerre en Ukraine et du réarmement intensif en Europe comme dans le reste du monde. Le défi des prochaines années consiste à identifier dès maintenant les technologies et matériels à développer en priorité. Cette stratégie pourrait favoriser la miniaturisation, permettant d’intégrer des innovations de pointe – drones, capteurs, systèmes modulaires, intelligence artificielle, protections passives et actives – sur des équipements classiques. La modernisation et la revalorisation des matériels existants prendront une importance croissante. Dans ces domaines, l’industrie suisse, réputée pour sa précision, son haut degré de spécialisation et la diversité de ses compétences, compte de nombreux atouts et des décennies d’expérience.
Faut-il donc miser principalement sur les hautes technologies et les industries de pointe?
Oui, sans oublier les services. La grande difficulté est aujourd’hui l’intégration et l’amélioration technique (hardware et software) de systèmes complexes. Les exigences sont élevées et les contrats significatifs. L’invasion russe en Ukraine a montré que des missiles et munitions guidés peuvent être rendus inefficaces s’ils ne sont pas protégés contre les effets de la guerre électronique. Les engins blindés doivent non seulement être camouflés mais également devenir furtifs aux capteurs thermiques ou radars et capables d’être défendus contre des drones.
La Suisse est-elle prête à relever ce défi?
La nouvelle stratégie suisse de l’armement repose sur la maîtrise de certaines technologies clés, afin de créer une dépendance technique envers la production suisse. Le but étant d’avoir accès en échange à d’autres moyens et technologies de la part de nos partenaires en cas de crise. La défense ne repose pas seulement sur des moyens militaires et sur l’armée. Une politique de sécurité efficace nécessite la coopération et la mise en commun de ressources et de forces dans de nombreux domaines. En 1937, la population suisse acceptait de donner des moyens exceptionnels pour la défense nationale – l’emprunt Minger. Mais à ce moment-là il était déjà trop tard. Au moment où toute l’Europe se réarmait, les prix ont augmenté et plus personne ne pouvait vendre à la Suisse les armements dont elle avait besoin. Dans le monde incertain et fractionné d’aujourd’hui, il s’agit d’anticiper et de relever les défis, ensemble, afin de ne pas avoir à subir de nouvelles crises et de nouveaux conflits.
Armement: l’industrie monte au front: le dossier