Huit cents milliards d’euros: c’est la somme impressionnante que les Etats membres de l’Union européenne (UE) dépenseront d’ici à la fin de la décennie pour muscler leurs capacités de défense face à des menaces extérieures toujours plus intenses et aggravées par la perspective d’un retrait du parapluie américain. Pour les entreprises industrielles suisses, cette nouvelle donne est à double tranchant. Ces fonds permettront en théorie de relancer une activité industrielle et de recherche dans un contexte de croissance atone sur le Vieux Continent, et d’exportations stagnantes vers la Chine et les Etats-Unis. Mais les restrictions juridiques et politiques dues au principe de neutralité restent importantes. «Comme beaucoup d’entreprises suisses, nous avons installé la production des biens à usage militaire au sein de l’Union européenne», dit Thierry Tschudi, directeur de
Systems Assembling, une entreprise de câblage à Boudry (NE)
. Ces limitations risquent bien de freiner la participation des PME suisses au grand chantier du réarmement continental.
Les lignes bougent sous la coupole
Pourtant, Berne semble se lancer sur la voie de l’apaisement avec ses voisins européens, au prix d’une interprétation plus souple de sa neutralité. Fin 2025, le parlement a adopté les modifications de la loi sur le matériel de guerre (LFMG). «Cette révision est vraiment urgente et nécessaire», insiste Matthias Zoller, responsable de la branche Aerospace and Defense au sein de Swissmem. Concrètement, les pays dont le régime d’exportation est similaire à celui de la Suisse, comme certains pays européens, les Etats-Unis, le Canada et l’Argentine, pourraient recevoir des exportations même s’ils étaient impliqués dans un conflit armé. Demandée depuis longtemps par les milieux économiques, cette révision de la LFMG a finalement passé la rampe avec le soutien de membres de l’UDC. Pour ce parti, la question est particulièrement sensible puisqu’elle se situe sur une ligne de crête très étroite entre le soutien à la défense nationale et la préservation de la neutralité suisse. Le vote favorable de ce parti n’a pu être obtenu qu’à condition que le Conseil fédéral garde un droit de veto sur les exportations de matériel de guerre, notamment en cas de risques pour les intérêts du pays. Une réputation trop entachée?
Mais du point de vue des importateurs étrangers, le Conseil fédéral détient donc toujours une épée de Damoclès qui pourrait les empêcher de faire usage de matériel militaire acheté à la Suisse. Interrogé à ce sujet par la NZZ en janvier 2026, l’ambassadeur allemand à Berne, Markus Potzel, avait déclaré que «Berlin n’a toujours aucune garantie qu’il pourra réellement disposer librement des armes achetées à la Suisse». Cette volonté d’assouplissement serait-elle donc vaine? «Notre politique et les limites qu’elle pose en termes de neutralité sont parfois difficiles à comprendre pour nos voisins, constate Matthias Zoller. Il faut que le Conseil fédéral indique clairement comment il entend procéder vis-à-vis des exportations, qu’il établisse des critères et des règles lisibles par tous.»
En parallèle, les affaires compensatoires semblent constituer la solution la plus efficace à ce jour pour maintenir la coopération internationale. «C’est un levier très important dans le cadre du renouvellement de l’arsenal de l’armée suisse. Quand je discute avec les grands groupes européens, beaucoup se disent prêts à intégrer des sous-traitants suisses dès la phase de développement. Mais pour cela, il leur faut des garanties sur la signature des contrats en amont, car certaines commandes n’interviendront pas avant les années 2030.»
Côté politique, une vaste alliance composée du Groupe pour une Suisse sans armée (GSsA), du Parti socialiste, des Verts, du Parti évangélique et de plusieurs ONG a déjà annoncé qu’elle lancerait un référendum contre l’assouplissement de la LFMG. Si la démarche aboutit, le peuple tranchera, probablement d’ici à la fin de l’année 2026. Les industriels suisses devront donc s’armer de patience avant d’espérer accéder aux mêmes conditions de marché que leurs concurrents européens.
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