L’évolution des techniques anti-incendies permet désormais d’utiliser le bois dans de grandes structures, comme ici pour les bâtiments Malley Phare. cche Architecture
Le secteur de la construction rejette près de 10 millions de tonnes de CO2 chaque année en Suisse selon le groupe Serbeco, spécialiste du transport et de la gestion des déchets dans le canton de Genève, soit près d’un quart des émissions de gaz à effet de serre imputables à la construction en Suisse. Une empreinte particulièrement profonde, aggravée par un facteur décisif: la fabrication de béton à partir de ciment conventionnel. Ce processus mobilise d’énormes quantités d’énergie pour alimenter des fours qui montent à près de 1400°C pour calciner les matières premières qui, lors de la cuisson, émettent à leur tour des quantités importantes de dioxyde de carbone. En moyenne, le béton émet donc près de 200 kilos de CO2 par mètre cube. A titre de comparaison, la construction d’un immeuble résidentiel de quatre à cinq étages en requiert 400 à 800 m³, générant entre 80 et 160 tonnes de CO2 pour le seul gros œuvre.
Fortes émissions de CO2
La construction d’un immeuble résidentiel de quatre à cinq étages requiert 400 à 800 m3 de béton, générant entre 80 et 160 tonnes de CO2 pour le seul gros œuvre.
Revaloriser la maçonnerie
Les propriétés mécaniques du béton en font un allié de taille pour les constructeurs: il est maniable, solide, isophonique et peut tenir des décennies sans subir de déclin majeur. Mais depuis la fin du siècle passé, sa qualité décisive est sans doute devenue son prix. Peu cher, il est parfois perçu comme un matériau «par défaut» par de nombreux maîtres d’ouvrage. «Il n’est pas rare que l’on coule des dalles pleines ou des murs porteurs de 25 cm d’épaisseur pour des questions d’isolation phonique. On pourrait se contenter de nettement moins et obtenir une structure bien assez résistante pour le besoin du bâtiment», observe Nicolas Maulini, directeur de Maulini à Satigny (GE). Pour lui, il est clair que l’arbitrage entre prestations et impact environnemental devra être revu. A Genève, la loi sur la construction et les installations fixe la quantité d’émissions de carbone maximale par mètre carré nouvellement construit ou rénové. La limite sera applicable dès 2029 sur les bâtiments publics et en 2034 pour le reste du bâti. Pour Nicolas Maulini, ces normes obligeront les acteurs du bâtiment à revoir leur métier. Il a d’ailleurs commencé à travailler avec Hoffmann Green, une entreprise française de fabrication de ciment dont l’empreinte carbone est réduite de moitié. «Une solution prometteuse, bien que les déchets industriels nécessaires à sa fabrication ne sont pas disponibles en quantité suffisante pour remplacer les besoins suisses en ciment.»
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Pour les spécialistes, le seul béton bas carbone ne suffira pas. Il faudra aussi revoir les structures elles-mêmes. Une transition qui nécessitera quelques transformations dans l’approche des maçons et des maîtres d’ouvrage. Le Genevois se montre toutefois enthousiaste. «C’est une occasion de revaloriser notre savoir-faire. À l’époque où les matériaux coûtaient cher et où la main-d’œuvre était plus économique, on utilisait des formes complexes pour économiser la matière, notamment avec des dalles à corps creux. Avec l’abondance du béton, ce savoir-faire s’est perdu. Nos métiers devront réapprendre du passé.»
Les promesses de l’impression 3D
Michael Buholzer/keystone
Michael Buholzer/keystone
A Mulegns, petit village grison, la Tor Alva s’est dressée en 2025 au terme de sept ans de collaboration entre l’EPFZ et la Nova Fundaziun Origen. Avec ses 30 mètres et ses 32 colonnes entièrement imprimées par des robots, elle est aujourd’hui la structure de ce type la plus haute du monde. Sans coffrage, avec moins de matières premières et une structure démontable, elle est entièrement reconstructible ailleurs. Autre réalisation notable, à Saint-Gall, en 2024, Holcim a achevé pour Kobelt AG le premier bâtiment imprimé en 3D directement sur chantier en Suisse: un pavillon de 150 m² aux murs courbés de 6,2 mètres, coulé en seulement huit jours. Le béton utilisé, moins chargé en ciment que les mortiers habituels, affiche une empreinte carbone moindre que les bétons conventionnels. Sur le front de la recherche, l’Empa et l’EPFZ travaillent dans le cadre du projet européen Carbcomn à des éléments sans ciment classique ni acier conventionnel, fabriqués à partir de déchets industriels et durcis au CO2. Le premier prototype est attendu pour 2028.
Circulaire et économique
La solution passera également par les terres crues, et notamment les argiles. Les solutions essaiment, notamment avec la start-up Terrabloc, basée à Genève et disposant d’un site de production à Allaman (VD), qui utilise la terre excavée des chantiers pour fabriquer des briques destinées à construire des cloisons et des doublages de murs porteurs. Une logique circulaire que suit aussi Oxara, spin-off de l’EPFZ, pionnière dans l’élaboration de liant à base d’argile provenant de sols excavés ou de résidus de lavage d'agrégats.
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A l’aide de matières premières d’origine minérale, la start-up a mis au point un procédé qui permet de stabiliser l’argile pour le rendre plus résistant à l’eau et aux fissures. «Avec la terre, le défi réside toujours dans la résistance à l’érosion et aux intempéries. Le béton ne disparaîtra pas complètement, mais il doit être limité lorsqu’une alternative est possible. Notre matériau à base d’argile convient par exemple pour des sols intérieurs ou des murs en façade», explique Thibault Demoulin, cofondateur d’Oxara. La technique a déjà été employée sur une habitation à Vandœuvres et sur un bâtiment scolaire à Confignon (GE). L’entreprise est également en lice pour fabriquer la toiture de la nouvelle patinoire du Trèfle-Blanc à Plan-les-Ouates (GE). Quant à l’origine des matériaux, l’entreprise, qui emploie 12 personnes, se fournit en Europe. La terre provient des excavations réalisées pour des chantiers ou de la boue de lavage issue de l’extraction du gravier des carrières pour fabriquer du béton. «Outre la circularité et le moindre impact carbone, la terre présente d’excellentes propriétés de régulation des températures et de l’humidité», ajoute Thibault Demoulin. Côté prix, même si l’économie d’échelle est encore difficilement applicable à ces nouveaux matériaux, le mélange à base d’argile d’Oxara devrait rester à un niveau similaire à celui du béton traditionnel.
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«Le béton ne disparaîtra pas complètement, mais il doit être limité lorsqu’une alternative est possible.»
Thibault Demoulin, cofondateur d’Oxara
Le bois à l’honneur
En plus d’abriter des entreprises à la pointe de l’innovation, la Suisse est aussi riche en ressources ligneuses. Et depuis quelques années, le bois redevient tendance. L’évolution des techniques anti-incendies permet désormais d’utiliser le bois dans les grandes structures. Les bâtiments Malley Phare et le projet de la tour Tilia à Prilly (VD) en sont sans doute les meilleurs exemples en Suisse romande. Outre ces projets emblématiques, le bois reste toutefois un outsider dans la construction. «Le béton est encore très bon marché et peu de maîtres d’ouvrage sont donc incités à privilégier un autre matériau, observe Jean-Marc Ducret, directeur de JPF-Ducret, entreprise fribourgeoise de construction. Il y a un intérêt en hausse, c’est net. Mais ce sont surtout les cantons qui sont à la manœuvre en fournissant des incitations via les plans de quartier assortis de limites en termes d’impact carbone.» Les solutions alternatives abondent, mais le roi béton est encore loin d’être détrôné.