Les flux d’énergie se réorganisent à mesure que l’électrification et les nouvelles techniques de gestion de l’énergie apparaissent. Ces solutions permettent aussi de déployer de nouveaux mécanismes de soutien politique aux énergies renouvelables.
1. Libéraliser le marché à petite échelle
A cause des prix de reprise de plus en plus bas, la stratégie passe désormais par de nouveaux mécanismes incitatifs à l’installation de modules solaires. Dernier en date: les communautés énergétiques locales (CEL). Depuis le 1er janvier 2026, le modèle dispose d’un cadre légal. Introduit par la loi sur l’électricité acceptée par la population en juin 2024, ce système permet de créer des micromarchés d’électricité renouvelable à l’échelle d’une commune. Une évolution qui s’inscrit dans la continuité des modèles d’autoconsommation qui permettaient déjà le partage de courant entre immeubles voisins. Organisés en circuits courts, les usagers économisent sur les coûts d’acheminement et peuvent espérer bénéficier de tarifs entre 20 et 40% moins élevés. «Ce rabais relève d’un choix politique et ne reflète pas les coûts effectifs que les gestionnaires des réseaux de distribution (GRD) devront prendre en charge pour adapter le réseau à ces nouvelles communautés, observe Christian Rod, fondateur de Crest, une société de conseil en stratégie énergétique. Il s’agit donc clairement d’un mécanisme de subventionnement.» Les coûts seront répartis sur l’ensemble des utilisateurs du réseau. Christian Rod y voit toutefois une opportunité nette pour le photovoltaïque, en particulier pour les propriétaires disposant de grands toits. «Il s’agit principalement des communes et des entreprises, surtout en milieu rural.» Ces communautés induisent de fait une libéralisation du marché à petite échelle. «Avec les CEL, les petits consommateurs (moins de 100 000 KWh par an, ndlr) ont le choix d’opter pour un fournisseur alternatif, avec des prix potentiellement moins chers qu’auprès des GRD. Les producteurs d’électricité sont aussi récompensés par un tarif plus élevé que les prix de reprise, qui ont beaucoup baissé ces dernières années.» Reste à savoir si le modèle séduira. «Il est encore trop tôt pour tirer un bilan.» Pour accompagner cette transition, le Laboratoire fédéral d’essai des matériaux et de recherche (EMPA) conduit un projet de recherche qui vise à tester comment optimiser les flux d’énergie au sein des CEL et leurs interactions avec le réseau extérieur. Chercheur en gestion des énergies renouvelables, Binod Koirala pilote le projet baptisé Sociarem sur le campus de l’institut à Dübendorf (ZH). L’objectif est de tirer le meilleur parti de ces petits réseaux décentralisés pour tous les acteurs: producteurs, consommateurs et gestionnaires de distribution. «L’enjeu central, c’est le développement des algorithmes de gestion de l’énergie, précise le chercheur. L’infrastructure existe déjà. Il faut maintenant élaborer le système qui les fait fonctionner ensemble de la façon la plus intelligente et optimale.» En couplant la production solaire à d’autres usages flexibles – recharge des voitures électriques la nuit, stockage thermique en journée –, les usagers peuvent lisser les pics de consommation et augmenter significativement l’autoconsommation locale. Un enjeu très important pour le photovoltaïque, qui ne produit de l’électricité que de façon intermittente.
2. Quand le cloud chauffe la ville
L’électricité n’est pas le seul bien énergétique à être collectivisé. Inauguré fin 2024, le dernier centre de données en date d’Infomaniak ne se contente pas de stocker des informations: la chaleur que dégagent ses serveurs alimente les immeubles du quartier des Sciers à Plan-les-Ouates (GE). «Aujourd’hui, notre installation fournit l’équivalent énergétique nécessaire pour chauffer environ 4000 logements, explique Boris Siegenthaler, cofondateur et directeur stratégique d’Infomaniak. Une fois sa pleine capacité atteinte, d’ici à fin 2027, ses 10 000 serveurs fourniront au réseau de chaleur une capacité de 1,7 MW, et permettront d’éviter la combustion de gaz naturel équivalant à 3600 tonnes de CO2 par an.» Le projet a nécessité plusieurs années de développement, notamment pour trouver un site approprié (une surface en sous-sol de 1800 m2), conclure les accords nécessaires avec les différentes parties prenantes et résoudre les défis techniques pour connecter l’infrastructure au réseau thermique du canton. «Un autre défi a consisté à trouver un modèle économique viable. A ce titre, il est essentiel de faire évoluer les mécanismes de soutien. Certaines solutions comme les réseaux de chaleur au bois sont toujours subventionnées aujourd’hui, alors qu’elles reposent sur la combustion. A l’inverse, des modèles basés sur la récupération d’énergie devraient être davantage encouragés afin d’accélérer la transition énergétique.»
Pour faciliter sa reproduction par d’autres acteurs, le fonctionnement du data center a été documenté par des étudiants de l’Université de Lausanne, de l’IMD et de l’EPFL, un travail dont les résultats sont disponibles librement sur le site d4project.org. «Cette expérience va aussi nous servir pour de futurs projets, notamment dans le canton de Fribourg où nous prévoyons d’installer un nouveau data center qui sera capable de chauffer jusqu’à 14 000 logements.»
3. Les rénovations énergétiques paient
Aucune contrainte légale n’existe pour forcer les propriétaires et les maîtres d’ouvrage à se tourner vers les techniques de construction et les méthodes de chauffage les moins émettrices de carbone. Il faut donc aussi compter sur les propriétaires pour réaliser les travaux à leurs frais, avec le coup de pouce de subventions. Le système a fait ses preuves. Selon l’Office fédéral de l’énergie, le nombre d’installations solaires a été multiplié par 50 depuis l’introduction des subventions en 2010, passant de 6000 à plus de 300 000. En outre, les rénovations énergétiques, également soutenues financièrement par les cantons, se révèlent rentables, surtout pour les maisons. La Banque du Léman estimait la plus-value dans une fourchette de 2 à 11% pour la vente d’un bien immobilier après travaux de rénovation énergétique. Mais les montants restent élevés. Avant de remplacer son système de chauffage, il est conseillé de rénover l’isolation thermique, ce qui peut coûter jusqu’à 450 francs par mètre carré. Selon une étude de Raiffeisen parue en 2024, la rénovation énergétique complète d’une maison individuelle peut atteindre 232 000 francs pour une efficience énergétique de classe A. Les périodes d’amortissements sont donc elles aussi importantes. A noter que l’abolition de l’impôt de la valeur locative qui entrera en vigueur en 2028 ou 2029 mettra fin à la défiscalisation des travaux de rénovation.
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