Le dossier du mois

Les ingrédients d’une crise majeure

Le vignoble suisse souffre d’une consommation décroissante et d’une concurrence étrangère toujours plus féroce. Le secteur oscille entre détermination et résignation.

En 1977, lors de la Fête des Vignerons à Vevey (VD), Bacchus, incarné par François Commend, célèbre la vigne en levant sa coupe.
En 1977, lors de la Fête des Vignerons à Vevey (VD), Bacchus, incarné par François Commend, célèbre la vigne en levant sa coupe. Archives Photopress/Keystone

Publicité

La population boit toujours moins, notamment du fait des jeunes générations qui prennent le danger des excès d’alcool bien plus au sérieux que leurs aïeux. En Suisse, la production indigène reste toutefois largement inférieure à la demande, couverte à près de deux tiers par les vins importés. Une situation qui nourrit la frustration de certains producteurs qui appellent à une meilleure protection des vignobles locaux. Le soutien politique reste pour l’heure timide. Certains acteurs de la branche s’organisent pour répondre aux nouvelles tendances des consommateurs.

1. La sobriété devient tendance

Les ventes de vin en Suisse ont reculé de près de 26% en trente ans. A l’échelle mondiale aussi, la consommation de vin ne cesse de diminuer depuis une dizaine d’années. En 2025, l’Organisation internationale du vin (OIV) a estimé le volume consommé dans le monde à 214 millions d’hectolitres, soit 3,3% de moins qu’en 2023. La consommation mondiale a ainsi atteint son plus bas niveau depuis plus de soixante ans. Selon l’organisme basé à Dijon (F), la filière est confrontée aux mêmes aléas inflationnistes et géopolitiques que le reste de l’économie mais, en plus, le vin n’est plus aussi tendance, notamment auprès des jeunes. Interrogé à ce sujet, le groupe vaudois Schenk, l’un des principaux encaveurs romands, se montre résigné. «Il faut se rendre à l’évidence: ce déclin est structurel. Nos ventes sont sous pression comme pour tous les intervenants du secteur.» Cette tendance de fond est notamment due à une prévention accrue et à une prise de conscience du public face aux dangers de l’alcool. Pour répondre à cette évolution rapide de la demande, une solution consiste à privilégier les variantes à faible teneur en alcool ou désalcoolisées. Mais cette transition se heurte à des écueils techniques majeurs. «Nous l’avons constaté avec la bière: le développement d’alternatives sans alcool à la hauteur des attentes du consommateur peut prendre entre vingt et trente ans», estime Philippe Herminjard, directeur ad interim de la fédération VignobleSuisse. Certains commencent toutefois à s’organiser en ce sens. Début 2026, 17 producteurs issus de différentes régions du pays se sont réunis à Perroy (VD) pour produire du vin désalcoolisé selon une technique dernier cri. Près de 33 000 bouteilles ont ainsi été produites.

Contenu Sponsorisé

2. Des frontières «grandes ouvertes»

Le vignoble suisse est loin de se trouver dans une situation de surproduction de vin stricto sensu, dans la mesure où les volumes produits par les vignes suisses sont largement inférieurs à la quantité totale de vin consommée dans le pays. Les vins étrangers subissent également la baisse de la demande, mais nettement moins que les crus indigènes. En 2025, l’Office fédéral de l’agriculture relevait que la part de marché des vins suisses avait reculé de 3,4%, pour s’établir à 35,5%. La chute a été particulièrement rude pour les vins rouges, avec un recul de 20% sur un an. Les défenseurs du terroir y voient le résultat d’une concurrence asymétrique avec les vins internationaux, dont les coûts de production sont bien plus faibles. Or les vignerons suisses ne profitent pour l’instant pas – ou peu – du libre-échange: 98% de la production est destinée au marché intérieur. C’est nettement plus qu’en moyenne mondiale (58,4% en 2022 selon l’OMC).
Depuis 2001, la Suisse autorise l’entrée sur son territoire de 170 millions de litres de vin étranger à des conditions tarifaires préférentielles. Au vu des niveaux de consommation actuelle, certains estiment cette mesure dérisoire. «En vingt-cinq ans, les contingents d’importation n’ont jamais été atteints. Dans un contexte où la consommation chute, on peut sérieusement s’interroger sur leur utilité. Actuellement, on peut dire que les frontières sont grandes ouvertes», observe Philippe Herminjard. La branche vitivinicole helvétique appelle la Confédération à se montrer plus ferme vis-à-vis de l’importation de vins. Les réponses politiques commencent à s’articuler. Une coalition de près de 500 vignerons s’apprête à lancer une initiative fédérale exigeant de baisser les contingents tarifaires. En septembre 2025, le Grand Conseil vaudois, sous l’impulsion de l’UDC et du PLR, a adopté une résolution demandant de conditionner l’attribution des parts des quotas aux importateurs qui achètent aussi du vin suisse. Certains brandissent ces mesures protectionnistes, mais elles sont loin de faire l’unanimité chez les représentants de la branche et il n’est pas sûr qu’elles recueillent le soutien du Palais fédéral.

Publicité

La Confédération mise sur les aides financières et la recherche

Fin 2025, les Chambres ont accordé une enveloppe de 10 millions de francs supplémentaires à la branche viticole. Des ressources destinées à «investir de manière ciblée dans le maintien et le développement de structures compétitives», selon le communiqué de la Confédération. En 2026, il a toutefois été précisé que ce montant serait utilisé dans le cadre des plans d’arrachage de vignes mis en place par les cantons, notamment en Valais, dans les cantons de Vaud et de Genève. Mais la Confédération soutient aussi le vignoble par d’autres moyens. Fin janvier, Agroscope, le centre fédéral de recherche en agronomie, annonçait l’arrivée de sept nouvelles variétés de vigne, résistantes au mildiou et à l’oïdium, des maladies qui endommagent régulièrement les récoltes. Les pépiniéristes devront bientôt planter ces nouveaux cépages. Les premières plantations sont attendues pour 2029.

3. Un problème trop welsch pour intéresser Berne

Si la Suisse veut réduire ses importations de vin, il est très probable qu’elle doive le faire aux dépens d’autres secteurs agricoles qui exportent davantage, notamment la filière fromagère. Les contingents tarifaires ont été négociés avec les gouvernements étrangers et ne peuvent pas être modifiés unilatéralement sans contrevenir aux règles de l’OMC.
La politique fédérale se retrouve contrainte d’opérer une inconfortable pesée d’intérêts entre les différentes branches. Au vu de la concentration du vignoble dans les régions latines (environ 80% de la production nationale), la question alimente par ailleurs le clivage entre les parlementaires romands et alémaniques. Les germanophones étant largement majoritaires, leur soutien est indispensable pour que la Suisse puisse renégocier les quotas d’importation de vin. Mais jusqu’à présent, le sort du vignoble suisse n’a pas réussi à mobiliser les forces politiques d’outre-Sarine. «Depuis 1994, nous avons relevé 44 interventions parlementaires au sujet des contingents tarifaires. Toutes ont été refusées», poursuit Philippe Herminjard.

Publicité

4. Potentiel inexploité

La filière doit aussi évoluer avec son temps. Au-delà de la tendance au «no-lo» (sans alcool ou à faible teneur en alcool), les attentes des consommateurs évoluent aussi sur le segment des boissons alcoolisées. Le vin mousseux est aujourd’hui perçu par beaucoup comme une oasis de prospérité, avec une croissance attendue avoisinant les 5% d’ici à 2030. La marge de progression pour les vins suisses est importante. Selon une étude réalisée par la Haute Ecole de viticulture et d’œnologie de Changins (VD), les parts de marché du vin mousseux suisse en grande surface ne représentent que 12% en Suisse romande et 3% en Suisse alémanique. Les vins effervescents consommés par les Romands proviennent majoritairement d’Italie (49%) et de France (33%). La faible part de marché des vins mousseux en Suisse, pays dont la tradition s’inscrit dans les vins tranquilles, offre une nouvelle opportunité de valorisation de la production vitivinicole suisse. Répondre à cette nouvelle demande requiert toutefois des efforts tant de la part des acteurs de la branche que de la classe politique. Les premiers pour adapter leurs modes de production et les seconds pour s’assurer de conditions-cadres adéquates pour que les vins suisses puissent se mesurer à la concurrence étrangère. Actuellement, les vins mousseux ne font pas partie des produits soumis aux contingents d’importation. Bonne nouvelle: le chasselas, variété la plus cultivée en Suisse avec près d’un quart des surfaces, est un candidat crédible pour le développement d’une variante pétillante.

Publicité

Publicité