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Avec la pandémie, l’entrepreneuse a, comme beaucoup, modifié ses habitudes. Ainsi, le recrutement pour son dernier projet s’est fait essentiellement à distance. © M.Kluka/Start-up

«J’entends jouer en première division»

Bettina Hein a vingt-cinq ans d’expérience de l’écosystème d’innovation international. L’entrepreneuse saint-galloise spécialisée dans le high-tech a le sens des affaires. Et pas seulement à la TV alémanique.

Le public de Suisse alémanique vous connaît comme l’investisseuse dans l’émission «Die Höhle der Löwen» (la fosse aux lions). Qu’est-ce qui vous a poussée à y participer?
Bettina Hein:
Entreprendre est ma passion. Et j’aimerais provoquer le même engouement chez d’autres personnes. Pour moi, Die Höhle der Löwen est une approche didactique populaire sous un vernis de divertissement. Quand j’ai commencé, j’avais l’ambition, avec mes co-investisseurs, d’atteindre des couches populaires qui, sinon, ne s’intéressent guère à l’économie ni au financement de l’innovation.

Vous avez réussi?
Complètement. On me reconnaît dans la rue. Il y a peu, deux dames entre 50 et
60 ans m’ont interpellée. Elles ont voulu faire un selfie avec moi.

Vous êtes pour l’essentiel une entrepreneuse à succès, spécialiste en développement et commercialisation de logiciels. Quel est votre dernier projet?
Il se nomme «Juli», comme juillet en allemand. Nous voulons aider les malades chroniques à gérer leur maladie et à améliorer ainsi leur vie. Notre app rassemble des données: celles du dossier électronique du patient, de la smartwatch ou de paramètres environnementaux tels que les nuisances dues aux particules fines ou les heures d’ensoleillement. Je m’attends à ce qu’à l’automne, nous puissions mettre sur le marché une version bêta. Dans un premier temps, nous voyons en guise de client le patient lui-même, dans un deuxième temps, les assurances et les caisses maladie.

Vous avez commencé votre carrière d’entrepreneuse dans un spin-off de l’EPFZ. Le logiciel SVOX transformait les textes en langue parlée. En tant que diplômée de l’Université de Saint-Gall, étiez-vous au fait des logiciels?
Mes études d’économie d’entreprise m’ont rapidement ennuyée. Le développement de logiciels est plus logique et plus structuré. Je suis une geek. J’ai appris la première langue de programmation à 8 ans. A l’école, j’écrivais avec les programmes Logo d’un ordinateur Apple II.

La bulle des dotcoms a éclaté peu après la fondation de SVOX. Mauvais timing?
Lorsque je parlais du projet en privé, j’avais droit à des remarques, accompagnées de petits sourires: «Tu fondes une start-up? Maintenant? Alors qu’en tant que diplômée de Saint-Gall, tu pourrais aller tellement plus loin avec un stage chez McKinsey…» A l’époque, c’était comme ça. Mais on s’en est bien tirés. Notre logiciel est devenu de fait un standard pour les systèmes de navigation. Nous avons vendu SVOX en 2011 pour 125 millions de francs. Les investisseurs qui avaient mis au total 8 millions s’en sont réjouis avec nous.

Vous viviez aux Etats-Unis en 2012 déjà. Pourquoi Boston?
Ce fut naturel. J’entends jouer en première division. Mon but était d’apprendre le maniement des outils auprès des meilleurs acteurs.

Et ça vous a réussi. Pixability, votre entreprise de Boston, emploie 100 personnes. Que font-elles?
Pixability commercialise un logiciel qui traque les vidéos publicitaires sur YouTube et Facebook. Nos clients sont de grandes agences de publicité. Notre outil leur indique combien de fois un clip a été vu et dans quel contexte. Avec ces informations, des marques comme Ford, L’Oréal ou Swatch pilotent leurs budgets publicitaires sur les réseaux sociaux adéquats.

Il y a deux ans, vous vous êtes retirée du conseil d’administration de Pixability et vous êtes rentrée en Suisse. Pourquoi?
Nous avons une fille de 9 ans et un garçon de 6 ans. Il nous importait qu’ils puissent faire leur scolarité en Suisse.

Votre mari, Andreas Goeldi, est le cofondateur de l’agence web Namics et travaille aujourd’hui comme investisseur. Comment avez-vous organisé la vie de famille pendant le semi-confinement?
Ce fut une période très compliquée. Lorsque les écoles ont fermé, tout a été parfois sens dessus dessous chez nous. Vu les restrictions de voyage, je ne me suis presque plus déplacée. Depuis la mi-mars, je n’ai été qu’une seule fois aux Etats-Unis, pour le reste, j’ai toujours travaillé en Suisse. J’ai ainsi pu constater que je ne manquais pratiquement rien. J’ai même l’impression d’avoir pu m’impliquer davantage que naguère. La plus-value que je peux apporter à une réunion a augmenté.

Bettina Hein est également investie dans huit start-up en tant que business angel. © M.Kluka/Start-up

On discute beaucoup ces temps de l’hypothèse que la pandémie pourrait durablement modifier les habitudes de voyage. Qu’en pensez-vous?
Chacun fonctionne différemment: les uns aiment téléphoner, d’autres préfèrent les courriels, d’autres encore ont besoin de dialogues en tête à tête. En ce qui me concerne, j’ai calculé que mes contacts avec de proches collaborateurs ou des clients importants s’étaient déroulés en tête à tête une fois sur trois. Je remarque maintenant que ça peut aussi se faire beaucoup moins souvent. Pour donner un exemple, nous avons largement recruté l’équipe de «Juli» à distance.

En ce moment, vous êtes investie dans huit start-up suisses en tant que business angel. Le confinement a causé des problèmes de liquidités à bien des entreprises. Comment avez-vous réagi?
J’ai surtout été sollicitée par les quatre start-up où je siège au conseil d’administration. Il s’agissait de prendre contact avec les investisseurs et de voir dans quelle mesure ils étaient disposés à consentir un financement-pont. En parallèle, nous avons examiné si les mesures de soutien publiques pouvaient nous être utiles.

Et c’était le cas?
A peine. Un prêt à hauteur de 10% du chiffre d’affaires de l’année précédente ne sert à rien à une start-up. L’aide à l’innovation ne fait pas partie du répertoire standard des politiciens suisses.

Ça marche mieux aux Etats-Unis?
Oh non! Là-bas, c’est le chaos total. En tant qu’entrepreneuse et membre du conseil de fondation du Center for American Entrepreneurship de Washington, j’ai pu avoir un aperçu du désordre qui règne dans les aides liées au coronavirus.

N’empêche que l’écosystème d’innovation américain demeure la mesure de toute chose. Pourquoi?
Les Etats-Unis disposent tout simplement de la plus forte concentration de talents. Dans la Silicon Valley ou à Boston, il y a un nombre incroyable de personnes extrêmement qualifiées qui, avec leur savoir-faire spécifique, sont capables de faire avancer une entreprise à travers toutes les phases, depuis sa fondation jusqu’à son expansion planétaire. C’est pour ça que les Américains sont tellement forts pour concrétiser leurs idées. Une entreprise en croissance peut s’offrir les meilleurs talents du monde entier.

A propos de recrutement, le 27 septembre, nous votons sur l’«Initiative de limitation» de l’UDC. Pour le milieu des start-up, quelles seraient les répercussions d’un oui?
Ce serait grave. Nous perdrions d’un coup l’un de nos atouts: l’attrait des agglomérations de Zurich, de Bâle et de Lausanne-Genève aux yeux des talents internationaux.

Souvent évoquée, la diversité passe parmi les start-up pour un avantage compétitif. Or les femmes demeurent largement minoritaires. Pourquoi?
Il y a vingt ou vingt-cinq ans, l’écosystème était encore bien plus masculin. Il faut du temps pour changer les choses. Quand j’étudiais à Saint-Gall au milieu des années 1990, la part des femmes dans cette université était de 19%. Aujourd’hui, elles sont 35%. Ça s’améliore, en particulier parce que les femmes ont appris.

Appris quoi?
Prenez l’exemple des pitchs aux investisseurs. Les femmes ont tendance à exprimer leurs cogitations et leurs doutes. Elles relativisent ce qu’elles disent, pèsent le pour et le contre. Face à un groupe d’investisseurs masculins, c’est tout faux. Désormais beaucoup de femmes savent que dans les pitchs, il faut y aller bille en tête et se montrer sûre de soi. Il importe de donner aux investisseurs potentiels la certitude qu’on est convaincue par son propre projet et qu’on a la rigueur de le réaliser jusqu’au bout.

Il y a vingt-cinq ans, vous faisiez partie des fondateurs de l’association estudiantine Start Global qui organise aujourd’hui le plus grand événement pour start-up en Europe. Etes-vous toujours en contact avec vos camarades de l’époque?
Bien sûr, beaucoup de ceux qui en étaient sont restés fidèles au milieu de l’innovation et font partie du réseau des alumni de Start. Florian Schweitzer est toujours chez btov, Hermann Arnold, le fondateur d’Umantis, s’active comme investisseur et le fondateur de DeinDeal, Adrian Locher, est un investisseur en série.

Vous avez dit dans une interview qu’avec Andreas Goeldi vous vous étiez fixé, en tant que couple, de créer 5000 postes de travail. Où en êtes-vous?
Si je compte bien, nous en sommes entre 800 et 900 emplois entre la Suisse et les Etats-Unis. Il y a donc encore du pain sur la planche.


A propos
Bettina Hein

La journée de Bettina Hein semble avoir 48 heures. Elle est serial entrepreneuse, investisseuse, auteure (titre de son livre: Video Marketing for Dummies), elle prépare un master en informatique au Georgia Institute of Technology et elle est, depuis 2018, membre du jury de l’émission Die Höhle der Löwen sur TV24. Cette native de Berlin, 46 ans, est arrivée en Suisse à l’âge de 19 ans. Elle a étudié la gestion d’entreprise à l’Université de Saint-Gall et a ensuite été cofondatrice de start-up de logiciels couronnées de succès en Suisse et aux Etats-Unis. Bettina Hein est mariée à Andreas Goeldi, cofondateur de l’agence internet Namics, et mère de deux enfants.

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