L’hôpital de demain, pour vous, c’est quoi?
L’hôpital de demain ne sera plus un lieu unique. Ça sera un réseau. Un écosystème global qui reliera les médecins hors de l’hôpital, les acteurs des soins à domicile, les prestataires de l’hospitalisation à domicile et le reste des protagonistes de la santé de proximité, dont les pharmaciens. Le mot-clé sera la coordination et cette coordination ne sera possible qu’avec une numérisation nettement améliorée.
Qu’est-ce qui ralentit cette transformation aujourd’hui?
Aujourd’hui, on prend des chambres d’hôpital que l’on transforme pour modifier les pratiques afin de créer des services ambulatoires. Mais ce n’est pas cela, transformer l’hôpital. C’est apprendre à travailler différemment. C’est être formé différemment. C’est aussi penser différemment. Et ce changement en profondeur n’est pas évident, notamment pour les médecins. Ces derniers ont été formés avec un accent fort sur la responsabilité, notamment juridique. Travailler en réseau, partager la responsabilité des patients et accepter d’en perdre un peu le contrôle est un changement de paradigme important qui prendra du temps.
Est-ce que le réseau des soins ambulatoires doit aussi évoluer pour justement rassurer les médecins?
Oui, c’est évident. Et la dynamique est déjà bien engagée. Je suis président du conseil d’administration de la plus grande organisation de soins à domicile d’Argovie, Spitex Limmat Aare Reuss AG, et j’ai observé des changements majeurs ces dernières années. Nous ne faisons plus uniquement des soins simples, mais pouvons réaliser du très haut niveau avec des soins techniques. Nous avons également beaucoup évolué sur le plan digital et pouvons désormais offrir la télémédecine aux patients, par exemple.
Est-ce que les travaux en cours sur le dossier électronique du patient national (DEP) vont selon vous permettre de soutenir ce lien soins à domicile-hôpital?
Disposer d’un dossier patient uniforme, dans lequel chaque acteur de la chaîne de soins peut retrouver des informations sur un patient, est une condition sine qua non pour réussir la transition vers l’hôpital de demain. Je suis cependant inquiet de la tournure que les travaux prennent et pense que nous faisons en partie fausse route. L’esprit du DEP actuel est en effet de laisser le choix aux patients de retirer ce qu’ils ne souhaitent pas rendre visible dans leur dossier. Si cette idée est entendable sur le plan du respect de la liberté individuelle, elle casse tout l’intérêt du système qui consiste à donner en tout temps les informations à un acteur de la chaîne de soins pour agir. Si le dossier est modifié par les patients, alors il perd une partie de sa crédibilité et de son utilité. Selon moi, il faut une transparence absolue sur les données médicales des patients, comme c’est le cas au Danemark ou en Lituanie, par exemple, où les dossiers numériques sont très aboutis. On veut donner beaucoup de droits aux patients et c’est une bonne chose, mais avec le DEP, ce n’est pas l’endroit.
Au-delà de ces questions numériques, qu’est-ce qui bloque aujourd’hui la transformation de l’hôpital vers l’ambulatoire, qui est pourtant en place dans tous les pays développés dans le monde?
Cela peut paraître étonnant, mais le problème vient en partie de la loi. L’article 25, alinéa 2, de la LAMal décrit la typologie des fournisseurs de prestations et il n’y a aujourd’hui aucune catégorie pour les prestataires de soins ambulatoires. Il y a les hôpitaux et les cliniques, qui font de l’ambulatoire en plus du stationnaire, et les cabinets médicaux/groupements de médecins. Mais entre deux, il n’y a rien. Il manque selon moi une ligne dans la LAMal qui permettrait à des centres, comme le Centre de chirurgie ambulatoire de Genève par exemple, d’avoir un statut de prestataire de soins ambulatoires indépendant pour être à la hauteur des défis de la filière. Il faudrait également renoncer à la clause du besoin qui régule le nombre d’installations de spécialistes dans un canton.
«Il faut faire évoluer la LAMal pour introduire une catégorie destinée aux fournisseurs de soins ambulatoires.»
Mais la clause du besoin n’est-elle pas nécessaire pour réguler l’offre de soins ainsi que les dépenses de santé?
Je pensais réellement que cette clause serait mise en place à titre de mesure transitoire pour quelques années et que nous trouverions de meilleures solutions pour réguler les dépenses de santé. Mais cela ne semble pas aller dans la direction que j’imaginais, avec un renforcement de cette clause dans les différents cantons. Selon moi, la seule régulation à valeur ajoutée que nous devons mettre en place, c’est celle de la transparence en matière de qualité avec la mise à disposition de données comparables ajustées en fonction des risques. Seules la qualité et la sécurité des patients doivent déterminer qui est habilité à traiter les patients et qui est rémunéré à ce titre sur les primes versées par la caisse d’assurance maladie. Et il n’est selon moi pas correct que les médecins qui sont en fin de carrière puissent rester alors que les jeunes médecins, par exemple, ont très peu de chances d’accéder à la profession et ce, indépendamment de leur niveau de compétence. Je pense en ce sens que la liberté de choix du médecin, pour tous, serait une bonne façon de piloter la santé par la qualité.
«La régulation la plus importante que nous devons mettre en place est celle de la qualité.»
Vous parlez de numérisation, de loi, mais le sous-financement des actes ambulatoires n’est-il pas également une raison majeure du retard de la Suisse dans ce domaine?
Ce point est en effet critique. Le parlement l’a déjà traité à de nombreuses reprises, mais souvent de manière superficielle. Chaque année au printemps, il y a une nervosité ambiante lorsque les assureurs communiquent les hausses de coûts. Mais cela ne permet jamais d’entrer en profondeur dans le sujet et de le faire avancer. Le problème majeur est que dans un système de milice, il est difficile pour les parlementaires d’approfondir des questions techniques très complexes. On ne voit aujourd’hui pas l’importance d’investir dans le financement de l’ambulatoire pour assurer le transfert du stationnaire. C’est un mauvais calcul. Il faut savoir investir et garantir des tarifs couvrant l’ensemble des coûts, pour assurer une baisse des dépenses sur le moyen terme.
Alors, si les forfaits ne couvrent pas les dépenses, que faut-il faire? Dépenser moins au risque de mettre à mal la qualité? Se mettre en déficit et demander des subventions?
Cela peut paraître contre-intuitif, mais je suis convaincu que la qualité et l’amélioration de l’efficacité font baisser les coûts. Selon moi, le vrai levier est celui de l’efficacité. Et il y a encore beaucoup de potentiel dans notre système. Le souci est qu’on ne doit pas arracher les gains d’efficacité à ceux qui les réalisent. Le parlement a discuté d’une mesure d’économie visant à rendre aux assureurs les gains d’efficacité des hôpitaux et cliniques. C’est une erreur qui casserait toute la motivation à faire plus avec moins. Si une clinique est très efficace, elle devrait pouvoir selon moi conserver une partie de ses gains d’efficacité pour les réinvestir dans la qualité ou dans la formation, par exemple.
L'hôpital de demain: le dossier