Abo
Le dossier du mois

«La population suisse, en particulier la classe moyenne, a de plus en plus de difficultés»

Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg, plaide pour des primes maladie proportionnelles aux revenus et pour une indexation plus généreuse des salaires.

Sergio Rossi estime que la Suisse suit une trajectoire similaire à celle des Etats-Unis il y a trente ans, lorsque la modération salariale s’installait, jusqu’à la crise des subprimes en 2007.
Sergio Rossi estime que la Suisse suit une trajectoire similaire à celle des Etats-Unis il y a trente ans, lorsque la modération salariale s’installait, jusqu’à la crise des subprimes en 2007. Jean-Paul Guinnard pour 24Heures

Publicité

La financiarisation de l’économie pousse les entreprises à réduire leurs effectifs et à faire pression sur les salaires. Pour sortir de cette trajectoire qui accentue les inégalités et pèse sur la santé démocratique du pays, Sergio Rossi, professeur ordinaire de macroéconomie et d’économie monétaire à l’Université de Fribourg, estime que la Suisse devrait changer sa politique budgétaire et monétaire. Il détaille quelles mesures concrètes pourraient être prises pour renforcer le pouvoir d’achat de la population dans les années à venir.
Deux tiers des Suisses de toutes les classes d’âge ont dû puiser dans leurs économies en 2024 pour faire face à l’inflation, selon une enquête menée par Watson et DemoSCOPE. Comment interpréter ces résultats?
Ils révèlent une tendance inquiétante depuis une vingtaine d’années en Suisse, mais aussi en Europe. Le pays est en train de suivre la même trajectoire que les Etats-Unis il y a trente ans, où l’on commençait à observer une grande modération salariale, jusqu’à la crise des subprimes en 2007. La population suisse, et en particulier la classe moyenne, a de plus en plus de difficultés en matière de pouvoir d’achat, même si elle garde globalement encore le même niveau de vie qu’auparavant grâce à l’endettement – notamment via le leasing – pour l’instant. Ces options encouragent les gens à consommer et permettent aux entreprises d’augmenter leur chiffre d’affaires mais, à moyen terme, elles fragilisent le tissu économique.

Contenu Sponsorisé

La conjoncture économique explique-t-elle que les salaires réels soient toujours en recul par rapport à 2020 (-1,5% en 2025)?
Dans un monde globalisé, une économie ouverte comme la Suisse n’a apparemment pas d’autre solution que de réduire la masse salariale pour diminuer les coûts de production et rester compétitive à l’échelle internationale. Toutefois, les marges bénéficiaires sont souvent suffisamment élevées pour éviter d’exercer une pression à la baisse des salaires. Dans le commerce de détail, les prix de vente de l’huile d’olive ont par exemple augmenté de plus de 50% en 2023, alors que les coûts de production enregistraient des hausses d’environ 20%. Après avoir flambé au début de la guerre en Ukraine, les prix de l’énergie ne sont par ailleurs pas revenus à la normale lorsque la situation s’est apaisée sur ce marché. Aujourd’hui, le taux d’inflation mesuré en Suisse se situe proche de zéro, mais reste positif et continue de réduire le pouvoir d’achat des consommateurs. Cette situation affecte aussi les bénéfices des entreprises, qui auraient de ce point de vue intérêt à verser de meilleurs salaires.
Qu’est-ce qui les en empêche?
Précisons d’abord que les PME ne sont pas à l’origine de cette situation. Mais pour éviter de disparaître, elles sont contraintes de suivre les mêmes stratégies que les grandes entreprises, qui obéissent aujourd’hui aux lois des marchés financiers. Lorsqu’une entreprise cotée annonce des licenciements, la valeur de ses actions augmente, les réductions d’effectifs étant perçues comme le signe d’une gestion efficace et d’un meilleur retour sur investissement, au détriment de l’emploi. Les sociétés sont par ailleurs de plus en plus gérées non plus par des entrepreneurs disposant d’une vision à long terme, mais par des managers restant en moyenne cinq ans dans l’entreprise. Dans ce laps de temps, la façon la plus efficace de faire du profit consiste à réduire la force de travail et à exercer une pression sur les salaires. La finance devrait revenir à ce qu’elle était, à savoir instrumentale, vouée à soutenir les activités économiques dites «réelles», dans l’intérêt général. Or, face à une concurrence étrangère qui s’inscrit aussi dans une financiarisation de l’économie – avec tous les risques d’éclatement de bulles que cela comporte –, corriger le tir reste actuellement très difficile.

Publicité

«La finance devrait revenir à ce qu’elle était, à savoir instrumentale, vouée à soutenir l’économie réelle.»

Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg
Les inégalités se font plus tangibles, la population constate que la croissance économique et la globalisation ne profitent qu’à une minorité, ce que les statistiques tendent à confirmer. Cela nuit-il à la santé démocratique du pays?
Bien sûr, et on le voit notamment aux Etats-Unis. Plus une personne ou une entreprise dispose d’un patrimoine important, plus elle pourra influer au niveau politique. Aux Etats-Unis, les géants de la technologie dictent désormais les choix politiques dans le but de préserver leurs intérêts, sans égard aux conflits sociaux que leurs décisions peuvent provoquer. Bien que la Suisse soit en retard d’environ quinze ans, elle suit la même trajectoire inquiétante.
Comment le modèle suisse peut-il se transformer pour préserver sa prospérité collective, mais aussi sa place industrielle?
Il faudrait lancer une nouvelle politique industrielle et monétaire. Au niveau fédéral, l’Etat devrait établir des lignes directrices grâce auxquelles l’économie privée pourrait faire des choix à long terme. Par exemple dans le domaine de l’énergie: le parlement devrait rester cohérent dans sa posture pour sortir du nucléaire et développer les énergies renouvelables. Actuellement, la politique en la matière n’est pas assez claire sur le long terme. Les entreprises préfèrent donc «avancer par inertie», en investissant dans des énergies polluantes dont elles sont sûres de pouvoir tirer des bénéfices. Idem pour les banques, qui reviennent de plus en plus à des stratégies polluantes afin de maximiser leurs profits. La politique monétaire de la Banque nationale suisse devrait amorcer un virage écologique pour le bien commun, en arrêtant de financer des activités qui polluent l’environnement au profit de celles qui le protègent. La coordination de la politique budgétaire et de la politique monétaire permettrait d’équilibrer les comptes publics, mais aussi de dynamiser l’emploi.

Publicité

«L’Etat devrait établir des lignes directrices grâce auxquelles l’économie privée pourrait faire des choix à long terme.»

Sergio Rossi, professeur d’économie à l’Université de Fribourg
Le plan de relance allemand va-t-il stimuler la reprise de l’activité industrielle en Suisse?
Basé sur l’industrie des armes, le plan de relance de l’économie allemande pourrait avoir des retombées positives indirectes en Suisse. Ce sont surtout les entreprises qui exportent vers l’Allemagne qui pourront en bénéficier et augmenter leurs profits. Les salariés de ces entreprises verront peut-être leur revenu augmenter. Le système actuel bénéficiant aux actionnaires et non à l’ensemble de l’économie suisse, le coût de la vie ne devrait néanmoins ni augmenter ni diminuer.
Quelles solutions préconisez-vous pour renforcer le pouvoir d’achat ces prochaines années?
L’urgence consiste à diminuer le poids que représentent les primes de l’assurance maladie sur les ménages à faible revenu et ceux de la classe moyenne. A l’instar des cotisations sociales, il faudrait que ces primes soient calculées sur un pourcentage du salaire, et non en fonction de la couverture choisie. Il faudrait aussi créer une caisse maladie unique au niveau fédéral ou cantonal pour éviter la maximisation des profits des assurances privées. Les salaires devraient par ailleurs être indexés non pas sur l’indice des prix à la consommation, mais sur un indice du coût de la vie, qui inclurait les primes d’assurance maladie. Un tel outil permettrait aussi de mesurer la part des postes de dépenses courantes pour plusieurs types de ménages dans différentes régions, qui est loin d’être uniforme et que l’on a souvent tendance à sous-estimer. La charge fiscale des entreprises ayant un impact social et environnemental positif devrait aussi être allégée afin de soutenir la transition écologique et d’augmenter la prospérité dans l’ensemble de l’économie. En ce qui concerne les personnes physiques, il s’agirait d’abolir l’impôt forfaitaire. Enfin, les patrimoines financiers qui ne soutiennent pas l’économie nationale devraient être davantage imposés.

Publicité

Publicité