Depuis la fin des années 2010, la pauvreté en Suisse stagne à un niveau relativement élevé, mais stable. Cette stabilité n’empêche pas certaines organisations de la société civile d’appeler à agir face à l’ampleur du phénomène. «En 2026, la charge pesant sur les ménages les plus pauvres en Suisse continuera d’augmenter [...] et la société continue à se diviser», alerte Caritas dans un communiqué début janvier. En 2023, l’ONG ATD Quart Monde avait publié une étude remarquée qui déplorait que la société suisse «ignorait» la pauvreté alors que le phénomène était en hausse, selon les chiffres officiels de la Confédération.
Avoisinant les 5% au début des années 2010, le taux de pauvreté a atteint 6,7% en 2014 et même 8,2% en 2017. Depuis, le chiffre s’est stabilisé entre 6,9 et 8,7%. A l’échelle du pays, cela représente entre 625 000 et 790 000 personnes vivant avec moins que le minimum vital social (en moyenne: 2779 francs pour une personne seule, 5163 francs pour un couple avec deux enfants). Mais les difficultés liées au pouvoir d’achat ne touchent pas seulement les ménages précaires. Une enquête de la plateforme Comparis publiée en janvier 2026 montrait que 35% des sondés réduisaient leurs dépenses en janvier (et même 39% chez les familles avec enfant).
Depuis 2022, le bureau d’études Qualinsight, spécialisé dans les études de marché et les sondages, a conduit une enquête sur le pouvoir d’achat des ménages romands. En 2025, les résultats, bien que mitigés, montraient un léger regain d’optimisme: seuls 57% des répondants indiquaient ressentir une baisse de pouvoir d’achat, contre 77% un an plus tôt et 66% en 2022. C’était la première fois en trois ans que les auteurs de l’enquête observaient un ralentissement de l’érosion du pouvoir d’achat. Même dans ce contexte, près de la moitié des personnes interrogées indiquaient qu’elles se rabattaient sur les enseignes de discounters.
La moitié des ménages se serrent la ceinture
Et les résultats de l’enquête 2026 – que nous avons pu consulter en exclusivité – n’indiquent aucune amélioration. Près de la moitié (47%) des personnes interrogées estiment que les prix ont beaucoup augmenté et une proportion similaire (48%) devra faire attention à ses dépenses. Près d’un tiers d’entre eux ont même indiqué réduire leur épargne, une tendance particulièrement marquée chez les 30 à 55 ans. «Les achats non essentiels (vêtements et électronique) ont été réduits chez deux tiers des Romands ces douze derniers mois», relève Esther Sève, directrice de Qualinsight. Le budget dédié aux loisirs, sorties et vacances a également été abaissé chez 58% d’entre eux. Près de la moitié a aussi rogné sur l’alimentaire (y compris le restaurant). «Le prix du caddie au supermarché est devenu une préoccupation majeure. Comme il s’agit d’une dépense quotidienne, même les petits renchérissements sont vite remarqués et alimentent le sentiment que tout augmente.» Ensuite, il y a l’éléphant au milieu de la pièce: les coûts de la santé, qui comprennent les primes d’assurance maladie mais aussi les quotes-parts et les soins non remboursés. «Une grande partie de ces dépenses, celles captées par les primes, sont incompressibles. En l’absence d’une augmentation de revenu, les ménages n’ont donc pas d’autre choix que de renoncer à d’autres dépenses non essentielles pour s’en acquitter.»
Logement, énergie et transports
Enfin, de nombreux participants au sondage ont manifesté leur inquiétude quant au prix du logement, de l’énergie et des transports. Là encore, il s’agit de dépenses incompressibles qui paraissent «hors de contrôle» aux yeux de nombreuses personnes. «Beaucoup s’inquiètent de voir leur marge mensuelle se rétrécir d’année en année, alors que les plus précaires l’ont déjà vue disparaître. Cela crée un sentiment d’anxiété, notamment à l’idée de ne pas pouvoir assumer une dépense inattendue comme une réparation de voiture ou un problème de dents.» Face au renchérissement, seule une personne sur cinq s’attend à une hausse de ses revenus en 2026, alors que 58% devront se contenter des mêmes montants et que 17% redoutent de gagner moins. «Pour joindre les deux bouts, les personnes issues de la classe moyenne réduisent leurs dépenses de loisirs et de confort. Les populations précarisées doivent même réduire leurs dépenses vitales, en se reportant sur les produits alimentaires bas de gamme, par exemple.»
Parmi les personnes dont le pouvoir d’achat subit les assauts de la conjoncture, peu s’attendent à ce que les pouvoirs publics agissent en leur faveur. «L’espoir est faible. En l’absence de solutions émanant des milieux politiques ou économiques, les personnes s’en remettent à la solidarité au sein de leur couple ou de leur famille.»
Sur une note plus positive, certains estiment toutefois que les aides publiques et les subsides pourront les aider à faire face, et que certaines dépenses commencent à s’alléger, notamment la facture d’électricité. Les seniors se réjouissent quant à eux de l’arrivée de la 13e rente AVS, qui sera versée pour la première fois en décembre 2026.
48%
des personnes interrogées estiment que les prix ont «beaucoup» augmenté (sur un panel de 1200 personnes résidant en Suisse romande). 31%
s’attendent à moins épargner en 2026. 17%
redoutent une baisse de revenu en 2026. 700 000
personnes environ vivent avec moins que le minimum social vital (environ 2800 francs pour une personne seule).
«Si je devais me séparer de mon amie, nous aurions tous deux beaucoup de mal à assumer les frais.»
Christophe, 34 ans, manutentionnaire – Prilly (VD)
«Ces dernières années, il a fallu limiter les dépenses autant que possible. Mais il arrive un moment où on ne sait plus trop comment faire. Les charges augmentent très vite et les salaires restent les mêmes. Pour l’assurance maladie, on peut bénéficier de subsides mais les autorités mettent du temps à traiter les dossiers. En attendant, on se sent un peu livrés à nous-mêmes. Je vis en couple depuis plusieurs années. Dans ce schéma-là, je parviens encore à payer toutes les factures et à m’accorder quelques sorties. Mais si je devais me séparer de mon amie, nous aurions tous deux beaucoup de mal à assumer tous les frais.»
«Plutôt que d’aller au restaurant, je préfère réunir mes proches autour d’un bon repas à la maison»
Maria, 73 ans, retraitée – Evolène (VS)
«On sent que le pouvoir d’achat préoccupe les gens. Même le prix du café augmente à vue d’œil! Personnellement, je peux vivre convenablement grâce à mes rentes AVS et LPP. En plus, j’ai la chance de posséder un petit appartement à la montagne, où je me suis installée pour ma retraite. Le grand air et la nature environnante suffisent largement à me rendre heureuse, et cela ne coûte rien! Il est vrai que je dois faire attention aux sorties trop onéreuses. Mais plutôt que d’aller au restaurant, je préfère réunir mes proches autour d’un bon repas à la maison. En fin de compte, il me reste toujours assez pour me déplacer en Suisse pour rendre visite à des amis ou à de la famille. Je m’estime chanceuse!»
«Quand je fais mes courses, je passe d’une enseigne à l’autre pour être sûre de trouver le meilleur prix»
Saloua, 47 ans, sans emploi – Morges (VD)
«Je suis arrivée en Suisse il y a trente ans. Depuis, les choses ont bien changé. Même avec un travail stable, il est devenu très compliqué de trouver un logement abordable. Quand je fais mes courses, je passe d’une enseigne à l’autre pour être sûre de trouver le meilleur prix. Même les discounters ne sont pas toujours bon marché! Et puis il y a les factures, les assurances maladie, l’électricité, la redevance: beaucoup ne peuvent plus y faire face. Les dépenses non essentielles sont les premières à passer à la trappe. Mais parfois, c’est douloureux. Par exemple, je peine aujourd’hui à offrir un cadeau à mon fils pour son anniversaire.»
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